ÉMANCIPATION POLITIQUE ET LIBERATION SOCIALE DES SENEGALAIS : LA NATURE A HORREUR DU VIDE

  • LE BLOG DU PIT-SENEGAL
  • VI° CONGRES

Il y a quelques jours, le camarade Ibrahima Sene nous a fait parvenir, par medias sociaux interposés, une «analyse» du rôle des diverses couches sociales dans les  luttes d’émancipation politique et de libération économique, sociale et politique du peuple sénégalais.

En substance dans cette analyse, il identifié - en les caractérisant diversement - quatre (4) principaux acteurs du changement social sur lesquels nous reviendrons plus loin, soit  la  «classe ouvrière» proprement dite, la «petite bourgeoisie contre révolutionnaire, la «petite bourgeoisie d’inspiration islamiste» qui est, elle-même, subdivisée en «petite bourgeoisie issue de familles de Chefs de confréries religieuses et/ou d’Ecoles islamiques» et de «petite bourgeoisie d’inspiration islamiste [ …] issue des confréries et des Ecoles islamiques».

S’il n’y a pas grande chose à redire concernant l’analyse globale qu’il fait de la classe ouvrière et de la «petite bourgeoisie, issue de familles de Chefs de confréries religieuses et /ou  d’Ecoles islamiques» et de la «petite bourgeoisie d’inspiration islamiste […] issue des confréries et des Ecoles islamiques», un retour en boucle est vraiment nécessaire sur la «petite bourgeoisie intellectuelle» à cause des contrevérités historiques qu’il distille ça et là dans son texte sur cette couche sociale respectée et respectable à laquelle, pourtant, il appartient lui-même.

  1. Qu’est-ce qu’une classe sociale ?

Avant de répondre à cette question, il est important d’indiquer, pour le bénéfice de nos lecteurs, ce qu’est une classe sociale, quelles sont ses caractéristiques fondamentales et comment, historiquement, celle-ci nait et se développe dans les rets des sociétés humaines. Très tôt, dirions-nous, les différences se creusent entre les individus. Plus que les caractéristiques biologiques, le milieu socio-économique et les conditions matérielles et financières  dans lesquelles un enfant nait et grandit ont une influence déterminante sur son avenir. Certains auront «plus de chance» de recevoir une éducation de qualité et d’accéder à des métiers de prestige dans la société. D’autres n’auront tout bonnement pas cette chance et seront contraints de tout le temps tirer le diable par la queue.

Loin d’être le fruit du hasard ou du sacrément de la naissance comme les essentialistes et autres adeptes des idées mystico-magico-religieuses tentent toujours de nous le faire croire à longueur de journées depuis Mathusalem, ces différences sont largement déterminés par la classe sociale à laquelle appartient chaque individu. Et cette notion (classe sociale) se définit par au moins 3 facteursplus ou moins imbriqués : la situation, la position et la conscience de classe.

  1. La classe sociale : Définition d’une notion

La situation de classe est une réalité objective. Elle se définit par la posture qu’un individu occupe dans la sphère de la production. Cette posture est, elle-même, largement déterminée par la propriété privée des moyens de production «légitimement» soumise, en société capitaliste comme dans toutes les sociétés qui ont précédé celle-ci, au contrôle du petit nombre. Ce dernier profite «légalement» du droit «légal» de posséder, d’user et de disposer d’un bien privé pour s’accaparer, à son profit exclusif, le surplus de travail accumulé, sous forme de plus-value économique, par le labeur collectif des travailleurs (ouvriers).

Au cœur de ce système, on est soit détenteur des moyens de production soit non détenteur. Dans le cas où on est détenteur des moyens de production, on appartient de facto à la classe dominante (bourgeoise) qui peut s’entourer, au besoin, d’une panoplie de sous-classes ou de sous-catégories sociales intermédiaires (scribes, clercs, petites bourgeoisies, classes moyennes inférieures, classes moyennes supérieures, etc.) dont le rôle spécifique dans le système économique est d’assurer l’accumulation du capital au profit de la classe dominante qui contrôle les moyens de production.

Dans le cas où on ne contrôle pas ces moyens, il ne reste qu’une chose à faire pour continuer de vivre ou de survivre selon les cas: vendre quotidiennement à celui qui contrôle les moyens de production une valeur déterminée de sa force de travail moyennant une rétribution financière minimale (salariat) qui permet en définitive de vivre ou de survivre et, ainsi, de continuer de travailler pour celui qui détient les moyens de production et qui contrôle non seulement les institutions économiques mais, également, les institutions sociales, l’appareil d’État, l’appareil politique et l’idéologie qui domine la conscience des travailleurs.

La position de classe est une donnée à la fois objective et subjective ; objective au sens où elle détermine la position réelle qu’occupe un individu dans la sphère de la production d’une part et, de l’autre, elle renvoie au pallier social dans lequel on est tous est classé par ordres dans le système de stratification sociale qui hiérarchise la société en fonction du revenu de chaque individu. La position de classe est aussi une donnée subjective car elle caractérise la conscience de classe que nous avons de nous-même dans une société donnée. Cette conscience, en apparence solitaire et isolée, est en réalité liée à la perception globale que les membres d’une classe ont de ce qu’ils peuvent accomplir ou non pour promouvoir les intérêts spécifiques de leur classe.

C’est cette perspective théorique qui ouvre la voie à la mobilité idéologique des acteurs du mouvement révolutionnaire. Le marxisme ne ferme pas la porte à la possibilité qu’ont certaines couches sociales d’opérer le «suicide de classe». Ce concept, qui est un aspect central de la pensée politique du leader bissau-guinéen, Amilcar Cabral, renvoie à l’idée qu’il est possible, pour la petite bourgeoisie en particulier, par l’éducation idéologique et les expériences de toute sorte qu’elle reçoit à l’école de la vie, de se débarrasser des valeurs bourgeoises qui la guettent en permanence et qui l’amènent à vouloir trahir la révolution ou à confisquer celle-ci une fois qu’elle est devenue victorieuse. Il renvoie également à l’idée que la petite bourgeoisie, dans son ballotement constant entre les valeurs de la classe dominante à laquelle elle veut ressembler et les valeurs des classes dominées vers lesquelles elle ne redoute de descendre, peut se transformer en une force révolutionnaire utile au changement social progressiste.

Contrairement à ce que prétend Sene, la petite bourgeoisie n’est pas une catégorie sociale haïssable parce que frappée, du haut des airs, par une tare historique congénitale qui la soumet au bavardage théorique stérile autour des idées révolutionnaires de Marx et Lénine. Loin d’être une catégorie sociale condamnée à la traitrise des principes révolutionnaires qui guident l’action des masses auxquelles elle appartient à son origine, elle peut se convertir à cette double tache si elle n’est pas bien éduquée et pas suffisamment consciente du rôle et des responsabilités qu’elle peut jouer dans l’histoire des sociétés humaines auxquelles elle est liée. Dans sa valse-hésitation à la recherche de son âme chancelante, elle peut s’identifier - avec héroïsme et courage - aux aspirations profondes des travailleurs, au leadership des masses populaires aux cotés de qui elle se bat et aux principes fondamentaux qui guident les mouvements de libération national. Plutôt que de la détester et d’afficher un mépris souverain à son égard, tout révolutionnaire digne de ce nom doit la considérer avec respect, autant que les autres clases, et se dire que la conscience qu’elle a d’elle-même à un moment donné de son évolution historique dans chaque pays est une conscience qui est étroitement liée aux circonstances réelles dans lesquelles elle évolue et à la perception qu’elle a de ces circonstances.

  1. La petite bourgeoisie intellectuelle sénégalaise : une sous-catégorie sociale utile.

Ce qui précède m’amène à rejeter, d’un revers de main énergique, la typologie que le camarade Sene fait de la petite bourgeoisie sénégalaise. Pour lui en effet, la petite bourgeoisie sénégalaise est subdivisée en quatre (4) sous-catégories distinctes. La première sous-catégorie est constituée par ce qu’il qualifie de «petite bourgeoisie faussement révolutionnaire et faussement anti-impérialiste». Selon lui, celle-ci forme la majorité de ceux qui se contentent de « rhétoriques  révolutionnaires » puisées aveuglément dans les œuvres de Marx et de Lénine. Toujours selon Séne, cette couche cherche à se substituer à la «classe ouvrière» pour faire la révolution «à la place» de cette classe. Parfois, elle tente de se substituer aux  partis politiques organiquement constitués qu’elle considère comme «historiquement obsolètes». À la place de ces partis, des fois, elle promeut des organisations de la «société civile», prétend faussement être au-dessus de la mêlée (c’est-à-dire de la lutte des classes) et croit œuvrer, en toute indépendance d’esprit, pour la conquête démocratique du pouvoir politique et l’édification d’un «Etat neutre» et indépendant de toutes les classes et couches sociales qui luttent invariablement sur la scène politique.

La deuxième sous-catégorie est la «petite bourgeoisie contre-révolutionnaire». Celle-ci, selon lui, est «fabriquée» en laboratoire par les officines libérales, néolibérales et social-démocrates occidentales qui ont pignon sur rue dans notre pays et qui ont pour noms le «National Democratic Institute» du Parti Démocrate des USA, la «Fondation Friedrich Ebert» du Parti Social Démocrate Allemand, appuyé en cela par d’autres Fondations du Grand Capital comme celui de SOROS, dénommé OSIWA,  et par des Agences de coopération Internationale des grandes puissances occidentales comme l’USAID, l’ACDI, l’AFD.

En soutenant, à la face du monde, que ces institutions «fabriquent» de la contre-révolution et des contre-révolutionnaires dans les pays où elles sont installées, Sene jette tout son dévolu sur bon nombre d’organisations de la société civile qui traitent directement ou indirectement avec elles. Il vise, on ne s’en trompera jamais, le mouvement Y’en A Marre qu’il ne porte pas, on le sait, dans son cœur et dont la contribution à la chute du régime néolibéral d’Abdoulaye Wade et la lutte pour le changement social au Sénégal sont pourtant indéniables. Il vise également la RADHO, les membres du groupe Refondation, les organisations écologiques, le mouvement féministe, les mouvements de défense du droit des enfants, bref tous les mouvements politico-sociaux qui évoluent en marge des partis politiques classiques. Pour lui, tous ces mouvements sociaux sont d’autant plus contre-révolutionnaires qu’ils sont à la solde du capital transnational et de ses valets locaux qui infestent notre société «à 95% de musulmans» pour y répandre la «mauvaise parole», la parole qui bloque la révolution prolétarienne, pervertit la pureté des idées marxistes et brouille l’avenir démocratique de notre société et de sa jeunesse imperméable.

Sene ne se pose même pas la question de savoir s’il a raison de péjorer ces institutions de coopération et les sénégalais qui frappent à leurs portes là où est absent l’État (de Macky Sall). Il ne cherche même pas à savoir pourquoi ces institutions prospèrent tant au Sénégal et partout ailleurs dans le monde où elles interviennent ni pourquoi certains de nos compatriotes les fréquentent en toute espérance et en toute connaissance de cause. Ce qui l’intéresse au premier chef, c’est la dénonciation tous azimuts du travail qu’elles mènent dans notre pays et le dénigrement systématique de nos concitoyens qui bénéficient de leurs services, au seul motif que ces concitoyens ignorent les enjeux réels de la présence de ces institutions étrangères et ce qu’elles font réellement sur notre sol.

Si les sénégalais sont de plus en plus critiques envers le programme économique, social et politique de Macky Sall et les orientations, peu discutées au sein des partis politiques classiques qui le soutiennent, s’ils déplorent que le haut commandement territorial au sommet de ces partis ait tout bonnement choisi de s’agglutiner autour du nouveau prince et de manger, avec lui, le nectar du pouvoir qu’ils se partagent à coups de soukaru koor et autres cadeaux d’anniversaires grassement distribués aux souteneurs patentés du régime, tout cela est l’œuvre de la «petite bourgeoisie contre-révolutionnaire» qui a, en vérité, pour seul vrai tort de dénoncer un tel inadmissible état de faits.

Touché de plein fouet par les postures critiques des générations montantes de nouveaux militants critiques qu’il range, en vrac, dans cette sous-catégorie péjorée, Sene jette tout son dévolu sur le discours politique de ces générations qu’il dépeint, avec de vieux clichés du mouvement révolutionnaire en gestation en Russie tsariste, sous les oripeaux de «gauchistes extrémistes», de «radicaux de gauche» et de «malades infantiles» du communisme au sens où, d’après lui, elles sont instrumentées, de l’extérieur du pays, par des forces obscures qui cherchent à «divertir et retarder le travail d’organisation des forces qui veulent consacrer leur savoir et leur énergie, […] aider la classe ouvrière, les paysans pauvres et les couches populaires à mieux prendre conscience de la nécessité, dans leurs luttes, d’avoir à leur service un Parti politique dédié».

Rien d’étonnant qu’au lieu de s’attaquer à l’élite politique de la gauche sénégalaise dont une frange importante a abandonné le terrain de la lutte révolutionnaire à l’adversaire politique néolibéral et aux forces de la régression qui poussent, ces dernières décennies, comme des champignons dans notre pays, Sene jette tous les bébés avec l’eau du bain. Sans discernement aucun, il attribue les mêmes rôles historiques régressifs, face au changement social, à la « petite bourgeoisie  dite  révolutionnaire et anti impérialiste » qui se bat, en vérité, pour un État laïque et démocratique au Sénégal, à la «petite bourgeoisie contre révolutionnaire» dans laquelle il mêle, pêle-mêle, les mouvements sociaux qui ne se battent pas sur le même ring que lui, la «petite bourgeoisie d’inspiration islamiste [ …] issue des confréries et des Ecoles islamiques» et celle  issue de «familles de Chefs de confréries religieuses et/ou d’écoles islamiques».

Si ces deux sous-catégories cherchent en effet à installer, dans notre pays, un Etat théologico-politique de droit divin et un Islam rigoriste chape de plomb, si elles cherchent également à conserver les positions de rente que certains de ses membres occupent actuellement dans notre société en tentant de soumettre l’État à leur contrôle exclusif, il n’en est pas de même de la «petite bourgeoisie » qu’il qualifie de «contre-révolutionnaire».

La plupart du temps, les membres de cette sous-catégorie sont presque tous issus des partis organisations politiques marxistes desquels ils se sont progressivement éloignés souvent à cause de querelles intestines dont ces organisations ont l’art, de questions d’orientations idéologiques et de perspectives politiques. Au lieu de cracher à grands coups sur ces gens-là dont beaucoup sont allés fonder des mouvements sociaux de gauche sur lesquelles Sene s’acharne inutilement, notre camarade aurait mieux fait de les approcher davantage en faisant preuve de courage politique et de tact mais, surtout, en développant une pédagogie d’approche militante qui rassemble au lieu de diviser conformément d’ailleurs aux objectifs de la Confédération pour la Démocratie et le Socialisme à la construction de laquelle il dit être engagé en ce moment. 

Rien d’étonnant également à ce que Sene éprouve d’énormes difficultés à internaliser, dans son discours théorico-idéologique d’un autre siècle, les notions d’«alternance intergénérationnelle», de «lutte des  genres», d’«égalité de genre», d’«écologie politique» … qui sont, partout dans les «sociétés du risque» d’aujourd’hui comme dans notre pays fortement marqué par l’irruption de l’écocitoyenneté, des concepts politiques nouveaux et dynamiques qui captent et mobilisent, en grand nombre, les acteurs du changement social dont le train file à vive allure en ce moment dans notre pays.

Rien d’étonnant enfin qu’il soit incapable de proposer des alternatives crédibles à la perception générale tenace des Sénégalais (et le cynisme politique qui en résulte) que l’élite politique actuelle - d’un bord comme de l’autre du bateau de la transhumance et des reniements spectaculaires qui tangue maintenant dans les eaux troubles de Macky Sall et de l’APR - se bat uniquement pour des « places» maintenant au lieu de se battre pour des idées, des valeurs et convictions révolutionnaires qui changent le visage de notre société.

Dingass Lamine Diedhiou, Ph.D.

Sociologue, Canada.

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