IBRAHIMA SÈNE, CHARGÉ DES AFFAIRES ÉCONOMIQUES DU PIT : «POURQUOI LE SÉNÉGAL POURRAIT ALLER VERS DES DIFFICULTÉS ENCORE PLUS GRAVES»

Libération Chargé des affaires économiques du Parti de l’indépendance et du travail (Pit), Ibrahima Sène prend la défense d’Amath Dansokho, président d’honneur de leur parti qui a récemment soutenu que «le pays est en danger». Selon lui, une telle analyse résulte, entre autres, de la réalité́ et du décalage encore énorme des attentes de plus en plus pressantes des populations. Dans cet entretien, M. Sène revient également sur l’avenir du Pit au sein de la majorité́ présidentielle, la réélection du Président Macky Sall, le cas du Ps, mais aussi la situation économique du pays. Sur ce dernier point, il alerte sur les choix qui pourraient conduire le Sénégal vers des difficultés encore plus graves.

Le Président d’honneur du Pit a dernièrement fait l’objet de tirs groupes de la part de l’Apr. Pensez-vous que Dansokho a fauté ? 
L’Alliance pour la République (Apr) n’a pas répondu à Dansokho. Ce sont des cadres de ce parti qui se sont exprimés en leurs noms personnels. Il ne s’agit donc pas de polémique entre Dansokho et l’Apr. Mais, à la question de savoir s’il a fauté ou non, seul le Président Macky qui a fait de lui son Conseiller personnel a la légitimité́ d’y ré- pondre. Cependant, vu la réaction qui lui a été́ attribuée, il me semble qu’il ne pense pas que Dansokho ait fauté. 
Partagez-vous sa position lorsqu’il dit que le pays est en danger ? 
Evidemment, je partage son appréciation. «Le pays est en danger» résulte du contact du décalage encore énorme entre les at.- tentes de plus en plus pressantes des populations et les réalisations notables du Gouvernement de Bennoo Bokk Yaakaar (Bby) du Président Macky Sall. Ce décalage est notablement sensible au niveau des travailleurs syndiqués dans l’éducation, la santé publique, les industries agroalimentaires, particulièrement la Suneor, chez les élèves et étudiants quand à leurs conditions d’étude régulièrement perturbées par des grèves qui sacrifient le quantum horaire qui leur est nécessaire, chez les chômeurs, et plus particulièrement chez les diplômés chômeurs, chez les paysans, éleveurs, pêcheurs, confrontés à la dégradation des sols, des pâturages, et des ressources halieutiques. Cette situation est d’autant plus sensible. A cela s’ajoute les problèmes d’électricité́ et d’eau et l’angoisse sécuritaire que la menace Jihadiste entretient au sein des populations. Donc, au vu de tout cela, comment peut-on douter que notre pays «soit en danger». Donc, voir dans ce constat lucide une critique de gouvernement et non un avertissement pour qu’il redouble d’effort et de vigilance, est simplement renversant. 
En votre qualité́ de chargé des Affaires économiques du Pit, quel regard jetez-vous sur la situation économique ? 
La situation économique du pays, au sortir de l’année 2014 et du premier trimestre de 2015, est inquiétante, au vu des résultats énoncés par la Direction de la prévision des études économiques (Dpee). En effet, au- tant le taux de croissance pour 2014 a at.- teint 4,7% contre 3,6% en 2013, il est encore en dessous des 4,9% prévus par le Plan Sénégal émergent (Pse). De même, au premier trimestre de 2015, l’Indice général d’activité́ (Iga), qui est le Produit intérieur brut (Pib) sans le sous-secteur de l’agriculture, n’est que de 2,9 % pour un objectif de croissance de 5,4 %.

Le Président Macky Sall et son gouvernement, sont-ils sur la bonne voie pour l’atteinte de l’émergence ? 
Le Pse a démarré́ en 2014 et il n’est donc plus un objet de spéculation sur sa faisabilité́. Il est en train d’être mis en œuvre. Il faudrait donc le juger sur ses résultats au fur et à mesure plutôt que de se mettre à disserter sur sa pertinence ou non. Au vu des réalisations concrètes en termes de taux de croissance, le Pse, est aujourd’hui, en dessous de ses objectifs. Fera-t-il mieux dans l’avenir ? Il faudra tout faire pour qu’il en soit ainsi. Sinon, le Sénégal ira dans des difficultés encore plus graves. C’est tout le sens du «danger» dont parle Dansokho. Initialement prévu à 4.9 % en 2014, le taux de croissance a été revu à la baisse, à 4.5 %, en raison de nombre de facteurs. Le Séné́- gal a-t-il les moyens d’atteindre la plupart de ses objectifs si l’on tient compte des dé- lestages, de la situation du monde rural, du foncier etc. ? 
Le Sénégal a les moyens de s’en sortir pour peu que les contraintes liées à l’énergie, à l’agriculture et au foncier soient levées. C’est tout le sens des reformes envisagées par le Pse. Les Sénégalais devraient donc veiller à ce que ces reformes ne se fassent pas au détriment de notre souveraineté́ énergétique et alimentaire, par le biais d’un bradage au privé étranger de la Senelec à travers un Holding, de la Sar, par la cessation de toute activité́ de raffinage, de la Suneor, à travers sa division en deux structures de raffinage et de trituration, et par le bradage du foncier à travers la privatisation du Domaine national. 
Croyez-vous toujours que le Pse, partant de certaines conditionnalités, soit un nouveau Plan d’ajustement structurel ? 
Les reformes que porte le Pse relèvent d’un Programme d’ajustement structurel (Pas) dans son volet privatisation et libéralisation de l’économie et même dans la réduction des déficits publics pour payer la dette extérieure. Mais, cela peut ne pas entrainer le retour aux années de braise, pour peu que la réduction des dépenses publiques ne se fasse pas au détriment des salaires et des programmes sociaux, et l’augmentation des recettes fiscales épargne les revenus salariaux pour s’attaquer au profit des entreprises et aux situations de rente et de monopole dont elles jouissent. Dans ce sens, la baisse de la fiscalité́ sur les salaires, sur les loyers et l’envergure des bourses familiales, constituent une bonne indication de ce qu’il faut faire pour que le Sénégal ne retourne pas vers les années de braise.  

Votre opinion sur le dernier document produit par le Groupe de travail des Nations-Unies sur le dossier Karim Wade ? 
Je n’ai pas lu le document en question, mais je n’ai pas compris pourquoi un document de travail, dont les conclusions n’ont pas été́ encore adoptées sous forme de recommandations ou de résolutions, peut-il être opposable à un tiers ? A ce que je sache, le Conseil de sécurité́ n’a pas encore donné suite au document de travail de sa Commission. Alors, pourquoi Adama Dieng, se substitue t-il au Secrétaire général de l’Onu et au Conseil de sécurité́ pour demander au Sénégal de mettre en œuvre les conclusions de ce Groupe de travail ? C’est étonnant de la part d’un homme si avisé que lui et de la position qu’il occupe. 
Quel regard jetez-vous sur la coalition Bennoo Bokk Yaakaar (Bby) ? 
Comme je l’ai souvent dit, tous ceux qui se sont mis à prophétiser sa dislocation, à chaque difficulté́ entre ses membres, se sont toujours réveillés ébahis de la voir encore plus vigoureuse. Il faut que les gens cessent de prendre leur désir pour la réalité́ et de se jouer des Sénégalais. La politique est une affaire suffisamment sérieuse pour qu’on cesse de jouer avec chaque jour que Dieu fait. 
Votre avis sur le Parti socialiste (Ps) dont certains responsables posent les actes d’une future rupture ? 
Je n’ai pas encore connaissance d’actes de rupture de la part du Parti socialiste (Ps). Aucune résolution de ses instances et aucun propos de son Secrétaire général (Ps) ou de ses porte-parole officiels n’en donne une indication quelconque. Il faudrait que les gens cessent de faire des procès d’intention aux autres. Une analyse politique prospective se fait sur la base de faits réellement authentifiés et non sur des spéculations et des intentions supposées. Heureusement que le Ps est suffisamment vacciné pour na pas souffrir des spéculations faites en son nom.

Dans quelles conditions le Président Macky Sall pourrait-être réélu ? 
Ou bien tu me prends pour un devin ou bien pour un charlatan. Comment pourrais- je, en 2015 savoir à l’avance les conditions qui permettront la réélection du Président Macky Sall en 2017 ou 2019 ? Mais une chose m’est sure. Plus Bennoo Bokk Yaakaar sera consolidé et uni, plus il aura de chance d’être réélu. Le reste est du ressort de ce que les Sénégalais penseront de son bilan et de son projet d’avenir pour un second mandat. 
Quel avenir pour le Pit dans la mouvance présidentielle ? 
Là aussi, ce serait prétentieux de ma part de pronostiquer cet avenir. Ce que je sais, c’est que rien de fondamental sur les réponses à apporter aux attentes des Sénégalais ne nous sépare jusqu’ici. Nous avons certes des différents sur les rythmes et même sur certaines opportunités, mais nous pensons pouvoir les surmonter dans les concertations internes et dans notre engagement auprès des organisations économiques et sociales concernées. Il ne faudrait jamais oublier que le Pit est un parti d’initiatives et de luttes au service du pays et des masses laborieuses. C’est ce qui fait la pertinence de ses engagements dans des alliances politiques, selon le principe dialectique de luttes des contraires et d’alliance des contraires. 
Et le Pit a, jusqu’ici, su déterminer sur des bases d’analyse rigoureuse la situation concrète et les perspectives probables, quand il faut privilégier la lutte ou l’alliance des contraires. Ceux qui n’ont pas eu cette maitrise dialectique de la lutte politique ne la conçoive qu’en termes de luttes des contraires exclusive- ment ou d’alliance des contraires exclusivement. Voilà pourquoi, ils sont souvent déboussoles par nos prises de position, auxquelles ils se rallient que tardivement, des fois après moult dénigrements de celles-ci. Le Pit sait que la politique est au- tant une science qu’un art et non seulement un engagement. Tant pis pour ceux qui réduisent la politique à un engagement, le plus souvent derrière une personne.  

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