LEGISLATIVES DU PREMIER JUILLET 2012 : L’ABSTENTION ET LE MODE D’ELECTION INTERPELES.

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Les résultats officiels provisoires qui viennent d’être publiés ont affiché un taux de participation de 36,76%, contre 34,5% lors des législatives boycottées de 2007. Ce faible taux relatif pose la problématique de la légitimité de cette institution élective au suffrage universel direct, et a amené certains à préconiser, soit un vote obligatoire, soit un couplage des élections présidentielles et législatives. Comment la problématique de l’abstention et le couplage se sont-elles historiquement posées au Sénégal ? Les réactions à chaud, face à cette abstention, traduisent un profond malaise dans de larges secteurs d’intellectuels, même parmi ceux qui clament leur attachement à la liberté d’expression du suffrage du citoyen comme acte fondateur de la République, à la séparation des pouvoirs et à leur équilibre, qui doivent leur conférer une égale dignité aux yeux des populations. Cette remise en cause implicite des acquis démocratiques du peuple est intervenue, au moment où celui-ci affranchit, de plus en plus, l’expression de son suffrage, des pratiques d’ «achat de conscience», des pouvoirs d’argent, et des directives de l’aristocratie religieuse et coutumière, dans un pays où, depuis 1992, il a conquis la séparation des élections présidentielle et législative, pour donner plus de visibilité et de crédit à l’Assemblée nationale. Ce sont ces acquis qui ont déclenché, dès les élections législatives de 1978, le processus de liquidation du Parti- Etat du PS, construit sur le cumul de ces élections pour conforter la prééminence du Président de la République sur le pouvoir législatif, qui était perçu par le peuple comme l’appendice de celui-ci. C’est cette aspiration du peuple à disposer librement de son suffrage, et à se doter d’une Assemblée nationale en mesure d’incarner sa volonté, qui a abouti à sa forte mobilisation à l’élection présidentielle de 2000, pour mettre fin à 40 ans de règne des Socialistes, pour refonder la République, en édifiant un régime parlementaire à la place du régime présidentialiste de confiscation de sa souveraineté. Cette aspiration, malgré sa remise en cause par la Constitution de Janvier 2001, qui était pourtant, paradoxalement, soutenue par l’écrasante majorité des forces vives de la Nation, s’est manifestée de nouveau aux législatives d’avril 2001, avec un taux de participation de plus de 65%, et un score de 49,5% des candidats du Chef de l’Etat, ainsi battu dans l’expression du suffrage du peuple, mais qui, grâce au mode de scrutin qui favorise fortement le scrutin majoritaire, était parvenu à avoir le contrôle total de l’Assemblée nationale. C’est ce signal fort, qui illustre bien sa position minoritaire dans le suffrage des Sénégalais, qui avait motivé le Chef de l’Etat, à décider d’une « refonte totale du fichier électoral » pour reconfigurer le corps électoral, en perspective des législatives de 2006, qu’il avait réussi à reporter, en juin 2007, après la Présidentielle de février 2007. C’était le seul moyen à sa disposition pour manipuler le suffrage afin de confisquer le pouvoir en février 2007, qu’il espérait pouvoir valider aux législatives de juin. C’est le boycott des législatives et l’ampleur de son succès, qui ont mis en échec la stratégie du Chef de l’Etat de confiscation du pouvoir. Le taux de participation de 34,5% démontrait, à suffisance, le refus du peuple d’entériner le holdup électoral que le Chef de l’Etat venait d’effectuer, à peine trois avant les législatives, en se proclamant vainqueur, dès le premier tour de la présidentielle, avec plus de 55% du suffrage exprimé, et un taux de participation de plus de 58% des électeurs inscrits. Le boycott de juin 2007 ne peut donc nullement être interprété comme un retrait de l’électorat, mais c’était bien un vote-sanction contre la violation de son suffrage pour confisquer sa souveraineté. Ce n’était donc pas une défiance vis-à-vis du pouvoir législatif, mais bien une sanction contre les tenants de l’Exécutif qui ont confisqué leur suffrage et qui ont voulu le leur faire entériner. C’est cette forte défiance contre l’Exécutif qui a facilité l’organisation et la tenue des Assises nationales en 2008, et le consensus qui y a été dégagé pour mettre fin au régime présidentialiste, que le Sénégal connaît depuis 1962, et le remplacer par un régime de type parlementaire, dans lequel, le Premier Ministre, désigné par la majorité à l’ Assemblée nationale, détermine la Politique de la Nation qui va désormais échapper aux compétences du Président de la République. Ainsi, les forces vives de la Nation sont revenues sur la concession qu’elles avaient faite à WADE, en acceptant d’adopter massivement, en janvier 2001, son projet de Constitution, qui renforçait le Présidentialisme hérité de DIOUF, au détriment de ses engagements de le remplacer par un régime parlementaire, auquel même Diouf avait adhéré entre les deux tours en 2000. Cependant, les vestiges du Présidentialisme dans la conscience de ceux qu’il avait marqué des décennies durant, n’ a pas permis une rupture radicale avec ce régime. C’est pour cette raison que, malgré le discours ambiant contre le bicéphalisme qui repose sur le partage de l’Exécutif entre le Président de la République et le Premier Ministre désigné par l’ Assemblée nationale qui détermine la Politique de la Nation, les forces vives de la Nation l’ont reconduit dans les « Conclusions des Assises nationales », en retenant l’élection du Président de la République au suffrage universel direct, lui conservant ainsi la même source de légitimité que l’Assemblée nationale. Avec les élections présidentielles de février – mars 2012, le peuple a de nouveau démontré sa volonté d’exprimer librement son suffrage comme le fondement de la République démocratique, et attendait les élections législatives pour la confirmer. Mais, au résultat, l’abstention a gagné l’écrasante majorité de l’électorat avec un taux de participation de 36,7% ! Comment en est- on arrivé là au Sénégal et pourquoi ? L’analyse des résultats des législatives du 1er juillet laisse penser que seuls des militants non ébranlés par la constitution du Gouvernement de Bennoo Bok Yakar (BBY), et par la confection de ses listes aux Législatives, les « talibés » de chefs religieux candidats à la Députation, et les militants des différents démembrements du PDS qui cherchent refuge pour leur leaders à l’Assemblée nationale, ont eu à exprimer leur suffrage. Tout cela suggère, que l’on a eu affaire à un vote « militant et de « talibés », et une abstention massive de citoyens que l’on pourrait qualifier de « membres de la société civile ». L’attitude de cette troisième catégorie d’électeurs est donc responsable du faible taux relatif de participation le 1er juillet. Son importance électorale peut être estimée en comparant le taux de participation au deuxième tour de l’élection présidentielle du 25 mars, qui était de plus de 68%, à celui des législatives du 1er juillet 2012, qui est de plus 36%. Ainsi, près d’un électeur sur deux qui ont exprimé leur suffrage en mars, ne l’a pas fait au 1er juillet ! D’aucuns en ont déduit que les électeurs de la « société civile » ont boudé les « politiques », en oubliant que des listes de la « société civile » étaient aussi en compétition avec les « politiques » pour capter le suffrage des sénégalais ! Si cette abstention est une bouderie, il faudra donc bien reconnaître qu’elle n’a pas épargné les listes de la « société civile » ! Ces genres de critiques n’ont même pas tiré les leçons du comportement électoral des Sénégalais au premier tour de la Présidentielle en février 2012. Ils ont voté massivement en faveur des candidats des coalitions politiques au détriment de ceux issus de la « société civile », qui croyaient, dur comme fer, aux différentes thèses qui affirmaient le « discrédit des politiques », en qui les populations n’auraient plus confiance ! De même, aux Législatives, l’électorat non partisan a préféré rester chez soi plutôt que de porter son suffrage en faveur des listes concurrentes à celles politiques. Il est donc temps d’en finir avec ce « disque rayé », que l’on essaye, depuis la tenue des Assises nationales, de jouer, en vain, à chaque tournant électoral dans notre pays. L’électorat sénégalais est farouchement attaché à ses « politiques », surtout à ceux qui sont pour la République et la laïcité de l’Etat, comme en attestent les scores qui frisent l’humiliation, récoltés à chaque consultation électorale, par les candidats qui mettent en exergue leur origine « royale » ou leur obédience religieuse. C’est pourquoi, ceux qui parlent d’ « irruption du religieux à l’Assemblée nationale », ou d’ « effets du Printemps arabe », soit ils ignorent que, depuis 1978, il n’y a pas eu de Législature sans eux, soit, ils prennent des vessies pour des lanternes. D’ailleurs, parmi les quatre listes dirigées par un religieux qui accèdent à l’Assemblée nationale, les deux sont des membres des Assises nationales qui préconisent la République démocratique, laïque et citoyenne, et aucun des deux autres ne préconisent la « charia ». Il est donc erroné de voir dans le comportement de l’électorat du 1er juillet, un «rejet des politiques» ou une dérive vers le «religieux». Mais ce qui semble établi, c’est le doute distillé, par des gens issus de la Majorité présidentielle, dans la conscience de nombreux électeurs, du «danger de reproduire le système de Parti-Etat de WADE», qui résulterait d’ «une majorité mécanique de BBY» à l’Assemblée nationale, et /ou d’une «prise en otage du Président Macky» par ses anciens adversaires du premier tour des Présidentielles, qui ne seraient que des «alliés de circonstance» au second tour et aux Législatives. Cette propagande, qu’ils ont largement diffusée dans les médias, et même durant tout leur temps d’antenne dans les médias publics durant la campagne électorale, n’a pas été contrée efficacement par les candidats et autres leaders de BBY, au point qu’elle est parvenue à ébranler nombre de nos concitoyens. Cependant, cette campagne de «discrédit» de BBY n’a pas profité électoralement à ses auteurs, qui ont payé, à travers leurs scores respectifs, un plus lourd tribut par l’exclusion, de la plupart d’entre eux, de l’Assemblée Nationale pour insuffisance de suffrages obtenus, sans qu’ils n’aient pu parvenir à empêcher BBY à obtenir une «écrasante majorité», malgré l’ampleur de l’abstention. Mais le « trouble », qu’ils ont semé, reste le plus grand défi que BBY devrait relever, tant au sein de l’Exécutif, que dans le pouvoir législatif. Ainsi, toute tentative de reproduction du « système de Wade » dans la gestion de la chose publique et dans les rapports entre l’Exécutif, le Législatif et le Judiciaire, devrait être combattue sans états d’âme au sein de BBY. Nos concurrents nous ont accusé, durant la campagne, d’avoir ce «projet de reniement», à tel point, que ceux qui se sont abstenus, comme qui ont voté pour nous, guettent le moindre geste en ce sens, que nos détracteurs ne manqueront pas d’exhiber, comme un trophée de guerre, pour nous confondre. C’est la gravité de cette situation qu’ils ont créée, que l’on cherche à détourner de notre attention à travers les explications fallacieuses des raisons de l’ampleur de l’abstention. Cependant, d’autres veulent profiter de cette situation, pour incriminer la séparation des élections présidentielles et des Législatives, comme la cause de l’abstention. Cette proposition est d’autant plus curieuse, qu’elle constitue un retour au mode d’élection qui était en vigueur avant 1992, et qui était combattu pour rendre l’élection aux Législatives, indépendante de celle du Président de la République, pour enlever de la conscience des Sénégalais, l’inégale dignité entre ces deux Institutions de la République, qui est au fondement du Présidentialisme. C’est pour cela, qu’il est incompréhensible qu’elle puisse être partagée par des gens qui sont porteurs des Conclusions des Assises nationales, ou qui ont défendu, sous tous les cieux, l’impérieuse nécessité d’en finir avec le «Présidentialisme» qui est, en Afrique la source principale des luttes à mort que l’on se livre lors des élections présidentielles. Surtout, ceux qui ont en bandoulière la croisade contre «les majorités mécaniques à l’Assemblée nationale», devraient être plus conséquents, face à cette manière de l’institutionnaliser. Ce serait un recul des acquis de notre peuple dans le processus de démocratisation de nos institutions républiques pour une meilleure prise en charge de son destin ; ce processus est aux antipodes de la dévalorisation institutionnelle du Pouvoir législatif face à l’Exécutif. Comment s’en sortir ? Pour mettre fin à ces velléités de dérive vers un Présidentialisme des années d’avant 1992, la situation post législative dans notre pays, exige que l’on adopte, sans équivoque, le régime parlementaire, avec l’élection du Président de la République au suffrage universel indirect par un collège d’élus locaux et des parlementaires. Le suffrage universel direct sera réservé aux élections législatives et locales. De cette manière, le peuple comprendra toute l’importance des Législatives et des Locales dans la prise en main de son destin. A cet effet, la présente législature devrait relever le prestige de cette Institution pour rendre crédible, aux yeux des populations, la nécessité du saut salutaire vers un régime parlementaire, dès la prochaine Législature. IL s’agit donc de renforcer le processus de démocratisation de nos Institutions républicaines, laïques et citoyennes, en réhabilitant l’Assemblée nationale, et non de renforcer le Présidentialisme hérité de WADE, par le retour au couplage historique des élections présidentielles et législatives. Pour ce faire, il urge de mettre fin, le plus rapidement possible, à cette guéguerre malsaine, démoralisante et démobilisatrice, artificiellement entretenue, dans les médias, sur la question de la Présidence de l’Assemblée. Elle ne saurait être résolue avec la dignité qui sied à cette auguste Institution de la République, par des disputes de chiffonniers qui rivalisent d’ardeur dans les médias. C’est dans la concertation entre les leaders de BBY et avec leurs élus, qu’elle pourra être résolue, sans discréditer notre coalition aux yeux de l’opinion et sans la fragiliser. Dans le tournant historique que notre peuple, après la Présidentielle et les Législatives, vient d’emprunter, notre pays a, plus que jamais, besoin d’une forte cohésion de BBY, afin de permettre au Président Macky Sall, à son Gouvernement, et à sa Majorité à l’Assemblée nationale, de relever les défis de la Refondation de l’Etat et de la Bonne Gouvernance de la Chose publique, sans lesquels, il serait impossible de répondre adéquatement à la demande démocratique et éthique, à la demande économique et sociale, à celle de l’égalité pour tous devant la Justice, et à celle de rétablissement de la paix en Casamance dans la préservation de l’intégrité territoriale de notre pays. Ce sont ces demandes qui sont les moteurs des changements dont le Sénégal est gros. Mais cette cohésion de BBY est d’autant plus nécessaire que ces défis doivent être relevés dans un contexte national, sous régional, et international en pleine crise. En effet, au niveau national, le contexte économique et social est marqué par l’aggravation inquiétante du déficit budgétaire légué par WADE, qui a atteint 6% du PIB en 2011, et par l’accroissement de la pauvreté, notamment dans la région de Dakar, où le taux de pauvreté est passé de 25% en 2005 à 26,2% en 2011, et en milieu rural, avec 57,3% en 2011, contre 55,7% en 2005. Dans le même temps, la sous- région est plombée par l’instabilité et l’insécurité qui y règnent, dans une conjoncture internationale menacée par une nouvelle récession économique, lourde de risques d’affrontements économiques et politiques entre les puissances occidentales et les pays émergents, les BRICS notamment. Dans ce contexte où la stabilité de notre pays, la sécurité des populations et nos acquis démocratiques et sociaux peuvent être remis en cause à chaque instant, il est de la responsabilité des leaders de BBY, et non pas seulement du Président Mack Sal, de préserver l’unité et la cohésion de notre coalition, pour éviter d’affaiblir notre Etat démocratique en construction qui serait fatale à notre peuple. C’est pour cela, qu’il est impératif de faire clairement comprendre à nos concitoyens, le grave danger que font courir à notre peuple, tous ceux qui, par des soucis de positionnement individuel dans l’appareil d’Etat, ou par des ambitions hégémoniques partisanes, œuvrent, consciemment ou non, par des déclarations outrageantes et autres invectives, à la dislocation de BBY. De même, c’est cet objectif que visent toutes les manœuvres envisagées pour une «retrouvaille de la famille libérale», ou de «recomposition de la gauche». Dans ces conditions, préserver et renforcer l’unité et la cohésion de BBY, qui est un vaste rassemblement des forces vives de la Nation, au-delà du clivage « gauche /droite », sont devenus un devoir patriotique, au même titre que la défense nationale de la sécurité de notre peuple, de l’intégrité de son territoire, et de ses acquis démocratiques et sociaux.

 

Ibrahima SENE de BBY

Fait à DAKAR le 6 juillet 2012 

 

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