MONDIALISATION ET DEVELOPPEMENT DURABLE PAR P.A. CISSE

  • CINQUIEME CONGRES DU PIT-SENEGAL
  • VIE DU PARTI

 

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  La problématique du développement durable a trop longtemps, et ce, presque dans tous les pays, été laissée à la seule réflexion des Ong, des milieux de la recherche et des universités. Plus récemment, des syndicalistes et des écologistes constitués en partis ou non y ont vu un espace de lutte pour un meilleur cadre de vie pour les uns, pour la justice sociale et l’équité pour les autres.

  Pourtant, il n’y a pas de sujet plus brûlant car il y va de notre survie à tous. C’est donc tout à fait justifié que tout le monde s’y intéresse, les intellectuels plus que tous les autres.

  Les dangers qui pèsent sur la survie même de l’humanité ont fini par faire prendre conscience de la nécessité de repenser le développement. Il ne s’agit plus seulement de défendre des intérêts de groupes particuliers contre ceux de groupes antagonistes comme les classes sociales à l’intérieur d’une même nation ou les nations entre elles ou même le Nord contre le Sud. Sans nier ces antagonismes de toujours, le développement durable pose la problématique de la préservation des écosystèmes.

Tout développement économique qui ne tient pas compte de cet impératif majeur conduit à des catastrophes qui, à terme, menacent non pas seulement notre cadre de vie, mais la vie elle-même. Le vingtième siècle nous a donné des exemples spectaculaires de ces catastrophes : SONACOS, Dakar, Thiernobil, Bhopal, une ville de l’Inde dont l’explosion de l’usine chimique en 1985 a causé et continue à causer à ce jour la mort de milliers de gens, Toulouse où l’usine d’engrais chimiques a soufflé en 2002 une bonne partie de la ville. Sans parler des catastrophes maritimes du genre Amoco Cadiz ou Prestige.

Notre pays, avec ses 700 km de côte, est particulièrement exposé à ces risques. Toutes ces calamités écologiques pour dramatiques qu’elles soient ne sont que l’arbre qui cache la forêt. Les systèmes écologiques, en tout temps et en tout lieu, ont été agressés par l’homme dans sa recherche effrénée de profits ou simplement dans sa volonté de survivre. Voilà la grande tragédie de l’humanité, aujourd’hui encore plus que jamais: il n’existe pas d’individus ni de groupes qui ne soient responsables en partie de ce gaspillage universel qui conduit le monde inexorablement vers une fin précipitée si l’on ne se tourne pas ensemble vers une nouvelle direction.

L’effet de serre causée par la sur consommation des énergies fossiles et qui entraîne la constante dégradation de la couche d’ozone et les changements climatiques aux conséquences incalculables, la disparition progressive des forêts primaires qui constituent une sorte de poumon pour la planète, et celles des ressources naturelles non renouvelables, l’extinction d’un nombre toujours plus grand d’espèces animales comme végétales et minières donnent une idée des dégâts causés aussi bien par les multinationales et autres puissances capitalistes mues uniquement par la recherche du profit que par les petites gens qui sont bien obligées de trouver, dans leur environnement, les ressources nécessaires à leur survie.

  Face à la complexité du problème il n’est nul besoin d’adopter des attitudes moralisatrices ou de recourir aux vieux mots d’ordre de croissance zéro. Il ne s’agit pas d’opposer le développement économique à l’impérieuse nécessité de préserver les équilibres écologiques sans quoi nous risquons de compromettre l’avenir même de notre planète. Il s’agit de prendre conscience des liaisons étroites qui existent entre le développement économique et l’évolution négative ou non de notre environnement. Il faut bien, pour satisfaire les besoins naturels et légitimes des hommes, poursuivre la quête du développement économique mais dans un modèle qui donne l’espoir de la durabilité de notre action, de notre espèce et de toutes les autres avec lesquelles nous partageons cette planète et avec qui nous avons des interactions que nous ne soupçonnons pas toujours. Ce modèle, c’est celui du développement durable.

Développement durable

  Pour beaucoup de gens le développement durable se limite à une bonne gestion des ressources naturelles. Une gestion soucieuse d’assurer aux générations futures des chances de survie. Bien sûr le développement durable c’est un souci de justice intergénérationnelle car comme on le dit si bien « la terre ne nous pas été laissée en héritage par nos ancêtres, elle nous a été prêtée par nos enfants ».

  Selon la définition qu’en donne la commission Brundtland, un développement viable et durable est « un développement qui subvient aux besoins du présent sans compromettre l’opportunité des générations futures à subvenir elles mêmes à leurs propres besoins ».

  C’est ce souci de préservation des ressources non pas seulement pour la survie des générations présentes mais aussi pour l’avenir des générations futures qui doit nous faire mesurer l’impact écologique de chacune de nos actions de développement. Mais ce n’est pas tout. Le modèle de développement durable c’est aussi un processus où la recherche de la justice sociale, le respect des droits humains et la paix tiennent une place centrale. Nos actions de développement doivent tenir compte des intérêts, des conditions de travail et de vie des hommes et femmes impliqués dans ces actions.

  Selon l’approche d’OXFAM, « notre travaille aspire à des droits équitables d’accès aux ressources de l’environnement et à la gestion de ces ressources qui ne les affectent pas dans un sens négatif ». Voilà une démarche qui, sans viser l’élimination de toute forme d’exploitation du travail, tend à le débarrasser de ses formes d’exploitation les plus extrêmes.

  C’est conscient du gap existant entre les impératifs d’un développement capable de prendre en compte les besoins réels des humains et dont les actions sont réconciliées avec l’environnement d’une part, et la réalité d’un monde guidé par le profit au mépris de toutes les valeurs de solidarité d’autre part, que les dirigeants du monde et les sociétés civiles de tous les pays s’étaient donnés rendez-vous à Rio en 1992 au Sommet de la Terre. Cette rencontre avait donné l’occasion d’un bilan des politiques de développement exclusivement basés sur la croissance et la recherche du profit. Politiques qui font de la nature un simple moyen de production et dont les effets des actions ont fini par sonner l’alerte d’une apocalypse industrielle qui ne relève plus seulement des enseignements religieux mais qui est devenu une véritable hypothèse scientifique.

  Y furent condamnés les modèles non durables de consommation et de production qui sont à la base de cette injustice criarde qui fait que les sociétés industrielles du Nord sont les principales responsables des dommages causés à l’environnement au plan global alors que ce sont les populations des pays du Sud qui souffrent le plus de cette dégradation. Une injustice qui tolère que 20% de l’humanité dominent et gaspillent 80% des ressources naturelles.

  Selon l’Agenda 21 qui constitue le document central de la Conférence de Rio ‘le seul moyen de nous assurer un avenir plus sûr et plus prospère est de traiter ensemble les questions de l’environnement d’une manière équilibrée. Nous devons satisfaire les besoins fondamentaux des humains, améliorer les standards de vie de tous et mieux gérer les écosystèmes tout en les protégeant. Aucune nation ne peut y arriver toute seule ; mais ensemble c’est possible : dans le cadre d’un partenariat global pour le développement durable.’ Des résolutions furent prises pour corriger le cours des choses.

  Plus de dix ans après quel est l’état du monde ? Il est plus que jamais dominé par les forces les plus conservatrices qui soient : les multinationales et les milieux de la haute finance internationale. Les engagements des pays industriels concernant la réduction des émissions de gaz à effet de serre sont loin d’être tenus. Au contraire, ces émissions se sont accrues de 9%. On se souvient que pour des raisons de politique intérieure les dirigeants américains avaient refusé tout accord visant la réduction de leur consommation d’hydrocarbure. Les autres pays industrialisés, bien qu’en ayant pour la plupart admis l’idée n’ont pas suffisamment appliqué les mesures idoines. Résultat : Au lieu d’arriver à l’objectif de réduction des gaz à effets de serre qui sont à l’origine du grand trou observé dans la couche d’ozone, nous observons plutôt leur notable augmentation.

  L’aide au développement des pays en développement liée à la protection de l’environnement est pour l’essentiel restée lettre morte. Les mesures de protection de la biodiversité sont à peine mises en œuvre. Le monde loin d’être plus durable s’est par contre davantage mondialisé sous la coupe des politiques néolibérales avec un dérèglement à outrance des marchés de capitaux qui a installé pratiquement une crise permanente depuis les années 90 surtout dans les pays nouvellement industrialisés d’Asie. Les pays industrialisés du Nord ont utilisé à fond les règles de l’OMC pour imposer l’ouverture des marchés des pays en développement tout en barricadant leurs propres marchés. Cette politique a naturellement entraîné la mort et la désolation dans de nombreux secteurs de pays en développement.

  En effet, les subventions agricoles qui sont de rigueur dans les pays du Nord et pratiquement interdites au pays du Sud causent des préjudices inestimables au développement des pays d’Afrique occidentale et d’ailleurs. En Inde près de 20 000 producteurs se sont suicidés du fait d’une dégradation inacceptable de leurs conditions de vie. En Afrique de l’ouest, las de mener un combat qui semble perdu d’avance, certains pays comme le Burkina Faso se tournent vers des stratégies controversées telles que les expériences sur le coton transgénique. Le danger de ces expériences est qu’elles portent sur des organismes génétiquement modifiés dont on ne sait pas encore quel va être leur impact à long terme sur la nature et l’homme.

  Les subventions agricoles en Occident ont un autre effet pervers, surtout aux Etats Unis. En effet, dans ce pays, une bonne partie des subventions vont au coton et aux grandes compagnies plutôt qu’aux petits producteurs. Or on sait que le coton est l’une des spéculations qui utilisent le plus de pesticides chimiques et qui, par conséquent, causent le plus de dégâts à l’environnement. Cela signifie aussi que, quoi qu’en pense un certain président africain pour qui, lutter contre les subventions à l’agriculture des pays occidentaux équivaut à se battre pour une cause perdue, nous ne sommes pas seuls dans cette lutte. Nous avons à nos coté les écologistes et les petits producteurs occidentaux.

  Les travailleurs du Nord ne sont pas épargnés par les fermetures d’entreprises et les licenciements. Ils regardent, impuissants, les multinationales délocaliser pèle mêle les firmes à la recherche de lieux où les conditions de travail les plus dégradantes permettent encore plus de profits.

  Mais la mondialisation n’a pas que des conséquences économiques et sociales. Elle se manifeste également, dans ses effets les plus pervers, dans le domaine de l’environnement. En effet la dégradation des écosystèmes et la pollution atmosphérique n’ont point de frontières. Malgré la volonté des pays industrialisés de se prémunir au détriment des pays en développement, les effets négatifs sont partagés dans une grande mesure. L’exemple des pesticides hautement toxiques est là pour le prouver. Il existe des produits classés dans la catégorie des pollueurs organiques persistants (POP), c’est à dire dont les effets nocifs se dissipent peu ou pas du tout, et pour cause, interdits de fabrication et d’utilisation dans la plupart des pays développés, ce qui n’empêche pas leur commercialisation dans les pays du Sud. Mais voilà que des études récentes ont montré l’existence de résidus de DDT (classé dans cette catégorie) dans le Groendland, dans une partie du monde où jamais un tel produit n’a été utilisé. Cela prouve, si besoin en était, que nul n’est épargné par les agressions faites contre la nature. En plus, l’appât du gain est tel que même dans les pays industrialisés les scandales relatifs à l’utilisation de produits chimiques prohibés ne se comptent pas.

Que faire ?

  Face aux dangers qui pèsent sur notre chère bonne vielle terre, il faut agir au plus vite en développant toutes les solidarités possibles. On l’a vu les menaces sont communes de même que les responsabilités même si elles sont différenciées selon la formule de la Conférence de Rio. On a vu également que malgré une prise de conscience toujours plus élevée des menaces qui pèsent sur notre planète, le monde est aujourd’hui encore dominé par le système et les modes de pensée néolibérales qui sont aux antipodes du développement durable.

  Le modèle de développement néolibéral a partout affiché son échec et son incapacité à assurer un devenir meilleur aux travailleurs y compris ceux du monde développé. Pire, il a montré son incapacité congénitale à sauver le monde d’une fin irréversible auquel le condamne aussi bien les modes de production et de consommation que les rapports sociaux en vigueur dans ce modèle.

  Cependant, il semble se développer à l’échelle planétaire de nouvelles solidarités qui mettent en action pèle mêle le mouvement syndical, les ONG, la société civile dans son ensemble, le mouvement écologiste, diverses gauches, dans un mouvement de protestation global pour mettre en déroute les plans impérialistes (le mot est revenu à la mode) des milieux financiers internationaux. Les manifestations alter mondialistes au cours des grands messes des institutions mondiales au service du grand capitalisme en donne un exemple éloquent.

  Les hommes dans leur grande majorité veulent un autre monde qu’il est aujourd’hui matériellement et techniquement possible de réaliser pour peu que les décideurs du monde s’en donnent la volonté.

  Pourtant, dans cette recherche de solidarités nouvelles pour la sauvegarde de la planète et l’établissement d’un monde plus durable parce que plus soucieuse de l’environnement et de la justice sociale et d’une qualité de vie acceptable pour tous, certains milieux, dans la recherche scientifique et la société civile surtout, voudraient impliquer les multinationales qui y auraient une part à jouer. Cela me paraît bien naïf. Certes, certaines compagnies seraient bien inspirées de s’engouffrer dans la brèche des nouvelles technologies durables même si leur mobile n’est autre que de faire davantage de profits.

  En effet, quelques multinationales sont aujourd’hui en train de jeter des sommes folles dans la recherche en matière d’énergies renouvelables. Cette avancée dans ce domaine pourrait, certes, à terme, leur valoir des profits à la mesure des sommes investies tout en contribuant à rendre notre planète plus propre. Mais à mon avis cela ne suffit pas à en faire les alliées des travailleurs et des peuples dans la lutte pour l’établissement de nouveaux rapports sociaux, et de nouveaux modes de production et de consommation car elles changeraient de stratégies demain si les opportunités de faire des profits venaient à prendre un autre cours.

Quelles implications pour nos pays ?

  Les parts de responsabilité de chacun dans la pollution et la dégradation de l’environnement ne sont pas les mêmes qu’on se situe dans les pays riches ou dans ceux en développement. Les pays riches naturellement polluent plus même si ce sont les pays pauvres qui en souffrent le plus. Il en résulte que nous n’avons pas atteint, en tant que pays pauvres, nos limites pour ce qui est de la jouissance de nos ‘droits au développement’. Lorsque à la conférence de Rio, les pays européens avaient voulu mettre au banc des accusés les pays tropicaux pour leurs soi disant crimes de déforestation, en manière de boutade, le président de la Malaisie leur avait posé la question suivante : où sont passées vos forêts primaires ? Bien entendu elles ont toutes été sacrifiées à l’autel du développement industriel.

  Aujourd’hui, nos pays sont condamnés à poursuivre des politiques de développement pour la construction d’une base matérielle agricole et industrielle seule à même de satisfaire les besoins élémentaires des populations. Il faut construire des routes, des infrastructures économiques et sociales, ce qui implique un réel potentiel de pollution et de nuisances. Mais d’un, c’est le prix à payer pour combattre la pauvreté, de deux, nous sommes loin d’avoir épuisé notre ‘droit à la pollution’ comparativement aux puissances industrielles du Nord.

  Toutefois, nous ne devons pas répéter certaines erreurs. Les multinationales sont prêtes à tout déverser en Afrique. Les délocations qui concernaient les usines sales trop porteuses de pollution avaient principalement profité aux pays asiatiques dans les années 70-80. Aujourd’hui l’Afrique est le continent qui est considéré comme terrain vierge pour l’investissement. Certains échecs aussi bien ailleurs qu’ici devraient pourtant nous inciter à être plus regardants dans les investissements que nous accueillons dans nos pays.

 

  Au Sénégal, l’exemple des ICS à Mbao et Mboro suffirait à illustrer mon propos : Cette entreprise est le fleuron de notre économie et nous vaut bien des avantages en termes de création de richesses, d’entrées de devises, d’emplois, etc. mais ces avantages valent-ils tous les dégâts causés à l’environnement et à la santé publique ? D’après certains témoignages (je ne suis pas au courant d’études faites sur le terrain dans ce domaine), les rejets de l’usine (à Mboro) sont en train de rendre impropres à la culture des espaces de plus en plus grands et que les pâturages sont de plus en plus délaissés par les animaux du fait de l’empoisonnement des plantes par les déchets chimiques de l’usine. A Mbao, c’est la pêche qui est presque irréversiblement compromise, et aussi dans une très large mesure, la santé des populations. Quelles seront dans vingt-trente ans les impacts écologiques et sociaux dans ces zones ? Combien d’exemples de cette nature pouvons nous nous payer ?

 

Pou conclure, on peut dire que, d’après le principe des responsabilités communes mais différenciées entre les nations riches et pauvres, nous pouvons encore et nous devons accélérer notre marche vers le développement industriel et agricole tout en faisant preuve de plus de prudence que par le passé. Nos actions de développement doivent être plus soucieuses de leur impact sur l’environnement dont des études doivent être faites avant l’exécution de toute action de développement de grande envergure.

Pape Alioune Cissé

 

 

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