PORTRAIT D'IBRAHIMA SENE PAR AÏSSATOU LAYE DE LA GAZETTE

  • LE BLOG DU PIT-SENEGAL

 

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IBRAHIMA SENE,  CHARGE DES QUESTIONS POLITIQUES ET ECONOMIQUES DU PIT

 

Communiste sans fard

 

 

jeudi 17 mars 2011

 

 

Ibrahima Sène a eu mille vies : chanteur, journaliste, ingénieur, politicien. C’est aussi un enthousiaste qui a connu des périodes difficiles à cause de ses convictions idéologiques. Portrait d’un communiste d’une drôlerie vivace et acide, qui sait se moquer de ses peurs et pointer ses erreurs dans une purée indémêlable. Les photos qui dressent un portrait rondouillard et rigolard d’ Ibrahima Sène ne sont pas trompeuses. Au vrai, il ne ressemble pas à un bon petit diable aux yeux en bouton de bottine et au regard escarbille. La barbe a beau être sculptée, la moustache à la Zapata diminuée d’un cran, n’empêche Ibrahima Sène se fiche complètement de son physique. Il en rigole plutôt. Au téléphone, ça donne : « vous voulez faire mon portrait ? Ce sera une lourde tâche, car je suis vraiment vilain ! » C’est un géant, trogne lippu, joufflu. Mains dans les poches, ventre fièrement pointé vers l’avant, regard de crapaud hypnotiseur sous les paupières lourdes. Ibrahima Sène a la beauté conquérante des laids. Avec sa coupe de cheveux en brosse et ses gros sourcils, le communiste joue à fond la carte du « sympa ». Sourires, humour, un côté « gros ours bien léché » jamais à cours d’anecdotes. Il dit, en compagnie d’une amie : « je suis entouré d’une gazette et d’une gazelle. » Ce taureau (il est né le 1er mai 1946) est de la famille des bravaches. « Benno va former une équipe gouvernementale de transition pour une durée de deux ans. » C’est un grand gaillard. Un mètre quatre-vingt et plus de cent kilos à la pesée. En lutte, il serait chez les poids lourds. En politique, il est de la catégorie des légers : le Parti de l’indépendance et du travail (Pit) où il milite pèse peu sur la balance des urnes, et lourd sur la conscience collective. C’est le genre de formation politique dont le leader est une forte « gueule ». Chargé des questions politique et économique du Pit, le communiste, Ibrahima Sène, 65 ans, est un iconoclaste : il dit ce qu’il pense. Chose rare en politique. Omniprésent dans les médias, il rassure les camarades soucieux de voir l’un des leurs défendre la marque Benno, et démonte les « détracteurs » qui voudraient voire sa coalition passer de Benno à « tassaro ». Il dit : « ceux qui disent que Benno va s’éclater n’ont pas compris. En 2000 la coalition qui a porté Wade au pouvoir l’a choisi six mois avant les élections. Qu’on nous donne le temps de mûrir notre réflexion avant de porter au public notre candidat. » Souvenez-vous, c’était il y a un an. Benno commence à se fissurer, tout le monde veut être président. Fin du consensus, début d’un de ces dilemmes qu’adore notre époque faussement libre penseuse : à qui se fier quand les politiques ne sont pas d’accord ? La seule réponse susceptible de trancher le nœud gordien fut donné par Sène : « on va former une équipe gouvernementale de transition. Cette équipe va trouver un coordonateur qui dirigerait cette période de transition de deux ans avant d’organiser des élections. Le leader qui se présente pour diriger cette période de transition ne sera pas candidat à la fin, quand il y aura des élections. Même une personne qui n’a jamais fait de la politique ou qui fait partie de la société civile peut diriger cette période de transition. » Ce n’est pourtant pas une provocation, mais plutôt le fruit d’une mûre réflexion de la part de la coalition. « On n’est pas à l’ abri de ce qui c’est passé en Tunisie et en Egypte… » Sène fait les cents pas sur le promenoir du « ressassoir ». Il débride mille fois la plaie du trauma inique, qu’on incise avec délectation, qu’on recoud dans un surcroît d’émotion. . Le scenario de 2000 lui a laissé un mauvais goût à la bouche. Wade élu par la coalition CA 2000, lui tourne le dos, Sène et son leader d’alors Amath Dansokho démissionnent. Il se souvient : « on n’était pas d’accord sur le projet de constitution de Wade. On a démissionné au bout de 7 mois, j’étais le directeur de cabinet de Dansokho ministre de l’habitat. Ce qui me fait mal encore c’est que les autres avaient accepté cet état de fait comme s’ils n’avaient pas le choix. Et ils s’en mordent les doigts maintenant. » Il préfère croire encore à ses principes et convictions qu’être un intellectuel détroussé par le tragique de l’histoire et collé au mur du déshonneur. Il y a chez Ibrahima Sène une nostalgie des affrontements sanglants et des choix cruciaux. Cela ne l’enferme en rien dans un passé mythifié qu’il pourrait tranquillement cajoler, sous les verrières de son bureau situé dans son domicile à Sacré Cœur où traîne une paperasse poussiéreuse, un ordi et une tonne de dossiers. Sinon, 11 ans après avoir fait élire Wade au deuxième tour, Sène avance dans la nuit des incertitudes, confiant dans la boussole de ses convictions. Laquelle indique un nord magnétique totalement perdu de vue par une population qui préfère l’immolation devant le palais que de vivre en parasite. Il espère une révolution à la tunisienne, et pense que tout peu arriver : « les populations sont à bout avec les coupures d’électricité et l’augmentation des prix des denrées de première nécessité. Ce qui s’est passé en Tunisie et en Egypte peut aussi se passer ici. » Ce qu’il oublie, Dakar est une ville qui a un rapport ambigu avec le secret. Elle dévoile volontiers ses belles voitures et ses immeubles qui sortent de terre comme des champignons et cachent dans la part souterraine de cette ville toute une humanité misérable et perdue. Labyrinthes où le malheur a tant frappé qu’il a peuplé les imaginations de sorcières et de fantômes. Histoires terribles de destins condamnés dès l’envol de la vie comme ses jeunes qui s’immolent par le feu pour ne pas perdre la face. « Wade m’a refusé la retraite à 60ans… » De vieilles photos de famille décorent les murs. Celles de son mariage en 1979, de ses enfants et petits-enfants. Des pages glorieuses, datant de l’âge d’or communiste. Belle époque révolue. D’autant que sa vie raconte une bonne partie des soubresauts socioculturels de ces dernières décennies. Il fait des études scientifiques au lycée Malick Sy de Thiès. La belle époque ! Où l’ado s’initie à la salsa en flirtant avec le micro pour l’orchestre du lycée. Adepte du communisme, ses certitudes marxistes alimentent la toile de fond de Euréka, le canard du lycée. Il s’improvise pisse-copies et se servira de sa plume pour dénoncer les conditions d’études de ses camarades, et la rigueur outrancier des surveillants. Il sera exclu à la fin de l’année. Le lycée Valdiodio Ndiaye de Kaolack accueille le natif de Saint Louis, il y fait la Terminale D et décroche le bac en 1967, pour le plus grand bonheur de ses parents restés à Mekhé, où son père travaille comme contrôleur du pont bascule et sa mère ménagère. En 1968, cet aîné d’une fratrie de cinq s’envole pour l’Union soviétique grâce à une bourse d’études. Il participe à Mai 68, copine avec une russe et l’épouse avec deux filles au milieu. Il prévient : « j’ai aussi un enfant de mère sénégalaise, c’est mon aîné, il travaille à la radio Nostalgie. » Cinq ans plu tard, il rentre au pays avec une maîtrise en agronomie et en chimie. Il intègre la fonction publique comme ingénieur agronome. Il est tour à tour affecté à Kolda, puis à Bambey au Centre de recherches agricoles. Féroce communiste, qui n’hésite pas à afficher publiquement son appartenance politique, il sera arrêté puis mis en prison. Il se rappelle : « le lendemain de mon arrivée à Bambey, on m’a arrêté pour mes croyances communistes et mis derrière les barreaux pour trois mois. » C’était en 1976. L’Isra le recrute à sa sortie de prison, après deux ans et demi, il obtient une bourse de perfectionnement pour les Etats-Unis, l’institut refuse de le libérer. L’enracinement n’empêche pas l’envol incessant : il démissionne et part à l’aventure avec sa femme enceinte de 7 mois. Il intègre l’université de George Town, puis du Michigan et fera agroéconomie pour deux ans. Il rentre et sera inspecteur régional de l’agriculture de la région du Sine Saloum de 1979 à 1986. Le défunt tout puissant Abdoulaye Diack l’expulse du Saloum, il atterrit à Thiès au service semencier de 1987 à 1990. En juin 1990, il sera conseiller technique du ministre de l’Agriculture jusqu’à sa retraite, il dit : « Wade m’a refusé la retraite à 60 ans, car c’est un mois après ma retraite à 55ans, qu’il a fait voter la loi. » Il rigole. C’est un rire cataracte, qui chasse spleen et esprit de sérieux. Un rire Niagara qui surligne le dégourdi de l’homme sans artifices. Un de ces rires de soudard qui atomise dans l’instant le profil spontané du communiste, pas tiré à quatre épingles, mais qui se fout du politiquement correct. L’immanquable préfet beige dans les placards il reçoit habillé d’un tee shirt, d’un pantalon bleu usé. Du coup, on a quitté sa maison non pas avec une hypothèse foireuse, mais une sorte de sentiment de bien-être. Ibrahima Sène est un prototype, une équation paradoxale, dotée de surprenants compas, et au propos d’équerre. Que les langues de vipère se replongent dans la géométrie. Lui trace, droit devant. Aïssatou LAYE

Madiama NDIAYE 18/05/2011 21:33


J'ai dû oublier de mentionner que j'ai été parmi ses collaborateurs et travaillé sous ses ordres pendant prés de six ans. Suffisant donc pour émettre des remarques objectives dénuées de toute
considération politique sur cet homme crédité d'un potentiel de savoir et d'expérience inestimable.


Madiama NDIAYE 18/05/2011 15:39


Les commentaires que j'ai rédigés antérieurement sur cette personnalité sont confortés par ce résumé" Il pense comme un russe, travaille comme un américain et vit comme un paisible africain."


Madiama NDIAYE 18/05/2011 15:27


Ce que vous n'avez abordé en lui se résume en deux points aussi essentiels:
- un symbiose de trois cultures:africaine, russe et anglo-saxonne parce-qu'il effectué son parcours universitaire en ex URSS où il obtenu son diplôme d'ingénieur agronome et aux USA où il a
décroché celui d'agro-économiste
- sa plume belle et alerte qui lui vaut de nombreuses publications dans les domaines de l'agronomie, l'économie etc...


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