HOMMAGE D'UN AMI A SEMOU PATHE

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Sémou Pathé, mon ami, mon camarade


Sémou Pathé, mon ami, mon camarade.

Il est difficile de parler de Sémou Pathé au passé. Je suis effondré. Sa mort nous a surpris tous, ici, ailleurs et de par le monde.  ’’C’est Allah qui décide et on ne commente pas sa décision comme le dit le Coran. Le 77 636 78 79 ne sonnera plus avec au bout du fil cette voix d’une mélodie suave, mi-taquine, mi-jouissive qui dit : Serigne bi.

’’Ina lilaahi wa ina ilayhi raajiuune’’ ’’C’est de Dieu que nous venons, c’est vers lui que nous retournons’’.

La vie de Sémou c’est d’abord, une époque, la nôtre ; toute d’espérance et d’illusions, d’utopie et d’aveuglement, de loyauté et de renoncement que Sémou a su, par un extraordinaire tour de force philosophique, politique, littéraire, militant et un sens très élevé de l’éthique, incarner si parfaitement. Saisons de tumulte et de ferveurs, sans doutes ni renoncement, encore moins la trahison.

Mai 68 : la crise ouvrière et universitaire fait rage. Dakar couve. Il est sur le point d’exploser. Le régime du Président Senghor vacille. Il réprime sévèrement le soulèvement élèves et étudiants - Paradoxe de cet homme,  le même Senghor trouve le moyen d’envoyer ses motards chercher les neuf meilleurs élèves de Terminale du Sénégal inscrits à des bourses du Fond d’Aide et de Coopération (FAC) pour préparer les concours d’entrée aux Grandes Ecoles de France. C’était un des actes majeurs posés par le Président Senghor l’intellectuel, le poète, à la face de l’histoire, acte qui n’effacera pas néanmoins le caractère répressif de son régime dont nous avons tous été victimes en 68.

Avec Mame Moussé Diagne, agrégé de philosophie (UCAD), El Hadj Mbengue, agrégé d’anglais (BAD), Sémou était parmi ces neuf élèves-étudiants de Mai 68 – Déjà un signe de son destin.

Nous nous sommes connus en 1971 à l’Association des Etudiants Sénégalais en France (AESF) dont j’étais Président et lui Secrétaire général de la section d’Orléans  dirigée par Sanghoné Diop, arraché à notre affection par un accident de voiture. La Section d’Orléans, véritable centre d’excellence, regroupait, alors, des jeunes d’exception : Sanghoné Diop, Christian Sina Diatta aujourd’hui ministre, Ousseynou Sarr, ancien cadre de la BICIS aujourd’hui disparu, Gaydal Sall, ingénieur du BRGM, Professeur Maguèye Kassé, germaniste, Ndéye Amy Faye, professeur d’espagnol, représentante résidente de la National Democratic Institute à Ouagadougou, Abdoul El Fecky Agne, philosophe, actuel proviseur du Lycée Delafosse, Mamadou Diouf, historien, Professeur à l’Université de Columbia à New-        York, Maître Ely Ousmane Sarr ancien bâtonnier de l’ordre des avocats, Abdul Kane, PCA SONEES, Malick Diagne, professeur agrégé de mathématiques, Aladji Dieng, ingénieur en hydraulique, ancien directeur général de la SONEES, Professeur Mary Tew Niane, actuel recteur de l’Université Gaston Berger. Cette bonne brochette d’étudiants de talent dans tous les domaines du savoir se rencontrait dans les autres sections de l’AESF à Paris, à Bordeaux, à Toulouse, à Lyon, à Montpellier, à Amiens, à Lille, à Nice, à Aix-en-Provence. Après avoir fait mes premiers pas dans la Direction de la Section Sorbonne/Censier de l’Union Nationale des Etudiants de France (UNEF), c’est l’AESF, cette prodigieuse organisation qui a fourni au mouvement démocratique sénégalais certains de ses meilleurs cadres que j’ai eu l’honneur de diriger avec Sémou Pathé Guéye, Mamadou Seck, actuel Président de l’Assemblée Nationale, Cheikh Tidiane Sy de l’UNESCO, Mimezane Kane de l’INEAD, Mame Cany Fall, femme d’affaires.

L’AESF était la section sénégalaise de la Fédération des Etudiants d’Afrique Noire en France (FEANF) portée sur les fonts baptismaux par Amadou Moctar Mbow qui en a été le premier président provisoire à l’Assemblée Constitutive en Décembre 1950, avant d’en être le Secrétaire Général au premier Congrès de la FEANF de Paris, en Mars 1951, dans le Bureau de Sollange Falladé, qui a été la présidente.

L’AESF a hérité d’une ancienne et riche expérience de lutte du mouvement étudiant sénégalais en France, pourvoyeur de cadres à la Direction de la FEANF. Sur dix sept présents au Premier Congrès de la FEANF, neuf étaient sénégalais : Amadou Makhtar Mbow, Mamadou Ciré Dia, Amsata François Sarr, Amadou Moustapha Wade, Cheikh Amadou Diop, Edouard Sankaré, Yaré Fall, Amadou Sy, Amadou Samb.

Il est symbolique, gratifiant et révélateur que le Président Mbow dirige aujourd’hui les Assises Nationales du Sénégal, avec à ses côtés d’anciens militants de l’AESF, et de la FEANF, organisation dans laquelle il a joué un rôle remarquable à sa naissance, il y a 58 ans.

Sémou était aussi le Président de la section académique de la FEANF à Orléans.

C’était à l’occasion d’une conférence que Sémou donnait sur l’œuvre de Senghor et l’influence de Teilhard De Chardin, prolongement des enseignements de son professeur, au lycée de Kaolack, monsieur Eliot, disciple de Teilhard De Chardin et appartenant à la coopération française fort nombreuse à l’époque dans notre système d’enseignement. J’y avais fait le déplacement, de Paris, en tant que Président de l’AESF accompagné de Issa Faye  Dominique Mbar que je venais de remplacer à la présidence de l’AESF, Ely Madiodio Fall, professeur à l’Université Cheikh Anta Diop, Assane Diagne, ancien Directeur général de la SICAP, ancien Ministre et Moctar Diack, professeur de philosophie, alors vice-président de l’Union Internationale des Etudiants (UIE), Moussa Kane, philosophe, ancien dirigeant de l’Union Démocratique des Etudiants Sénégalais (UDES) en 1968. Cette conférence a été un tournant décisif dans la vie de Sémou, jeune, en grande forme physique et intellectuelle  gourmand de la vie qui s’annonçait. Il sut résister à l’âpreté des débats provoqués par la délégation venant de Paris.

A Orléans déjà, j’étais émerveillé par tant de grâce et subjugué par tant d’allure. C’est la première chose dont je me souviens,  quand je l’ai rencontré et que nous sommes devenus amis, il y a 38 ans. Il était étincelant, il me donnait  l’air de savoir tout sur tout, avait beaucoup lu et peut-être beaucoup lu très tôt. Mais il avait en plus  cette allure, ce panache, cette façon de ne croire les choses vraies, justes et belles que lorsqu’elles sont dites avec style, un attachement presque religieux à la syntaxe et au bien dire. Il détestait la bêtise et la médiocrité, mais adorait, par-dessus tout, l’argument bien construit et bien présenté auquel il n’hésitait pas à adhérer. C’est ainsi qu’il rejoindra le Mouvement des Etudiants du Parti Africain de l’Indépendance (MEPAI), dont faisaient partie les membres de la délégation de Paris, et ce, quelques jours après la conférence d’Orléans.

Il me  retrouvera à la Direction de l’AESF comme Secrétaire général quand Mamadou Seck, l’actuel Président de l’Assemblée Nationale, l’a quittée. Sémou  s’affirmera très tôt  dans l’organisation de masses comme travailleur infatigable, militant présent sur tous les fronts, théoriques comme pratiques. Il venait d’Orléans tous les mardis pour assister à la réunion du Bureau qui finissait très tard le soir. Ce qui l’obligeait à passer la nuit à la Porte Dorée, dans la chambre d’un certain Abdourahim Agne, actuel ministre, qui dirigeait le MEPAI à l’époque, pour reprendre le train sur Orléans tôt le matin afin de rattraper ses cours au Lycée Pothier où il était en Khâgne.

Sémou fait partie de ceux qui croient devoir à leurs amis et leurs proches de ne pas les plomber avec le tragique de l’existence. Ce qui lui aurait fait le plus mal, j’en suis persuadé, c’est la peine qu’il allait nous faire suite à sa disparition. La dernière leçon qu’il nous donne, la plus triste mais  la plus précieuse, c’est l’admirable courage face à la maladie. Ni une plainte, ni une larme. Jamais un mot sur ce mal qui l’a emporté.

Il m’a parlé d’un problème de vision deux jours avant son départ pour Paris sur le même ton détaché, sans émotion visible, sans angoisse, sans peur. Il était comme étranger à sa souffrance…Jusqu’à la dernière minute, il a voulu s’épargner, en épargnant ses proches de cette douleur des émotions. J’étais à mille lieux de penser à l’imminence d’une fin et que c’était notre dernière rencontre. Il a vécu sa mort comme il a vécu sa vie : avec cette distance, cette élégance, cette désinvolture quasi-mélancolique qu’il mettait en toute chose et qui faisait sa grâce.

Autre trait de sa générosité : son insatiable curiosité qui le faisait s’intéresser à tout, vraiment tout, les nobles causes et l’air du temps, le débat métaphysique, comme les stratégies d’alliance ou les débats sur la bioéthique, la démocratie participative, mais aussi les qualités curatives du ’’N’gurbane’’.

Pourtant il y avait de la colère chez Sémou. Il y avait de la révolte chez Sémou. Colère et révolte contre un Sénégal qui se couche, un Sénégal qui bégaie, où la parole, oublieuse d’elle-même, ment et ne reflète plus la réalité. Un Sénégal transformé en supermarché où tout s’achète et tout se vend,  un Sénégal  marqué par la transhumance des intellectuels, des politiques et des religieux ; le Sénégal du mensonge, de la ’’déconnexion entre politique et éthique’’, comme il disait lui-même. Cependant, sa vie est l’illustration la plus éloquente de la résistance à la vénalité de certains Sénégalais et à l’idéologie de l’ascension sociale à n’importe quel prix. Il y a des sénégalais qu’on ne peut pas acheter.

Il y avait également cette bonté, ce souci de l’autre, cette compassion, cette émotion, jamais en défaut, devant l’injustice. Ses proches savent son inépuisable disponibilité à leurs bonheurs et malheurs, petits ou grands. Passionné du Sénégal, panafricaniste lucide, patriote impénitent, intellectuel organique, ce redoutable dialecticien qui a retenu de Marx son appareil conceptuel et sa méthode d’analyse, a participé de façon remarquable à toutes nos batailles contre la trahison des attentes du peuple. Qui va désormais incarner cette part de la conscience sénégalaise ? Partir aujourd’hui, quelle perte pour le Sénégal englouti dans la trivialité de ce siècle commençant où tout semble s’affaisser.

Nous avons besoin, maintenant plus que jamais, de son optimisme irrépressible, dans les moments si pleins de doutes, de misère intellectuelle, de trahison, pour renforcer les convictions. Oui ! Nous avons besoin   de sa confiance en la capacité du peuple à triompher : un jour.

Il y eu tant de vies dans la vie de Sémou, tant de personnages dans ce roman que fut sa vie. Les vieux copains et compagnons, amis et camarades, venus des lointains coins de ce pays l’accompagner à sa dernière demeure sont un témoignage de toutes ses vies. Sémou auprès de qui tant de ’’grands’’ de ce pays et de ce monde faisaient provision de sagesse, de mémoire, de volonté, de dignité et de lumière ! C’est si étrange, si irréel, subitement, d’avoir à le pleurer.

En ce cimetière de Yoff où Sémou Pathé vient, le 08 Mars, d’être mis  en terre, je suis frappé par le spectacle de tant de peine béante, exposée sans retenue par des proches et des camarades, et même des adversaires politiques, pourtant tous connus pour leur maitrise, leur tempérance et leur sérénité, mais qui se voient soudain envahis par l’insigne chagrin de cette perte subite. Gémissements et pleurs, regard fuyant, comme pour éviter la contagion.

De tous les métiers à la croisée desquels la vie l’avait placé, il me semble que c’est le métier des livres dont il était secrètement le plus fier. Avec cette intelligence supérieure et cette capacité d’écoute et de restitution qui le caractérisait, je discutais avec lui des heures durant, du Karl Marx, d’Attali, Le siècle de Sartre, de Bernard-Henry Lévy, de l’Homme de Lucien Sève. Je chatouillais ses oreilles par des phrases provocantes : « Marx était le dernier philosophe chrétien » ou « le marxisme était l’ensemble des contre-sens sur la pensée de Marx » ou encore « la critique de Marx sur la religion était idéaliste, parce qu’empruntée au matérialisme de Feuerbach (l’essence du christianisme) mais surdéterminée par l’idéalisme de Bruno Bauer » et que « les textes historico-politiques de Marx : le Manifeste du parti communiste, Le 18 Brumaire de Louis Bonaparte, la lutte des classes, la Guerre civile en France, etc.…ne portent pas leur principe d’intelligibilité en eux-mêmes et qu’ils avaient besoin d’un apport extérieur pour être compris. D’une manière plus profonde, l’intelligibilité de la pensée de Marx en général, suppose la mise hors-jeu du marxisme officiel constitué en doctrine achevée et immuable, en l’absence de toute connaissance des écrits philosophiques fondamentaux de Marx, notamment l’idéologie allemande publiée en 1932. Il repose sur des textes qui ont besoin d’une fécondation extérieure et d’une incandescence spirituelle.

Je donnais pour exemple le fameux texte de Marx sur la religion : « La détresse religieuse est pour une part l’expression de la détresse réelle, et, pour une autre, la protestation contre la détresse réelle. La religion est le soupir de la créature accablée, la chaleur d’un monde sans cœur, comme elle est l’esprit de conditions sociales où l’esprit est exclu. Elle est l’opium du peuple» pour montrer que cette citation est interprétée comme une condamnation de la religion. « Mais le contexte suffit à montrer que c’est à l’inverse, une appréciation plutôt laudative. Au XIXème  siècle l’opium était un médicament couramment utilisé dans les officines comme analgésique. Comparer la religion à l’opium, c’était simplement évoquer les vertus apaisantes et les consolations apportées par les représentations religieuses aux peines humaines, argument dont l’apologétique chrétienne a largement usé pour son propre compte » comme l’explique Mireille Bertrand dans le statut de la religion chez Marx et Engels.

A ajouter que cette expression n’est pas une invention de Marx, mais de Kant (dont la foi religieuse ne fait mystère pour personne) la religion dans les limites de la simple raison où ce terme désigne les consolations que les prêtres apportent au chevet des mourants.

On voit bien que pour comprendre cette citation qui ne porte pas en elle-même le principe de son intelligibilité, il faut revenir sur le sens du mot « opium » dans le contexte du XIXe siècle et interpeller l’auteur de l’expression « opium du peuple », le chrétien Emmanuel Kant.

Sémou et moi discutions de tout cela, et je puis dire presque quotidiennement. Je le provoquais souvent pour le faire sortir de ses gongs, mais il ne cédait jamais à la provocation. Il connaissait mon statut et mon rôle de leader religieux ; mais connaissant autant ma trajectoire intellectuelle et politique, il n’ignorait pas qu’en matière de théorie politique en général, et marxiste en particulier, j’étais formé à bonne école. Il prêtait attention à ce que j’avançais et on trouvait réel plaisir à échanger et, quelques fois même, à nous ’’chamailler’’ au point d’inquiéter Ndéye Awa, son épouse. Mais tout cela dans l’estime et le respect réciproques. Partageant avec lui l’esprit dialectique, je m’efforçais de le sensibiliser sur la dimension spirituelle qui a tragiquement fait défaut au  marxisme. N’étant pas moi-même philosophe, Sémou m’a beaucoup aidé à comprendre l’ensemble de ces questions soulevées qui sont d’une extrême complexité.

Fort de tout cela, de cette capacité d’écoute, de synthèse qui repose sur une bonne formation de base, une profonde assimilation des humanités gréco-latines, une maîtrise de la philosophie et de son évolution récente, une pratique politique et théorique dans l’une des directions les plus prestigieuses du mouvement démocratique sénégalais, Sémou était un véritable homme de synthèse : synthèse des cultures, synthèse des doctrines, synthèse des philosophies, synthèse des hommes, synthèse de l’homme.

Quand je l’ai  connu, il réfléchissait sur le concept de civilisation de l’Universel, crée par Teilhard de Chardin, encore une influence de son professeur de philosophie de Kaolack, monsieur Eliot. Mais comme le disait Senghor, pour réaliser cette civilisation : « La seule raison discursive ne peut pas en assurer le succès. Il faut à l’entreprise le concours de la raison intuitive qui est le propre de la Religion. » Singularité du destin, on m’a annoncé son décès, alors que j’étais en train d’expliquer cette pensée de Senghor à un séminaire à quelques kilomètres de New-York, à Marry Knoll : une retraite regroupant quarante chefs religieux sélectionnés à travers le monde et toutes les institutions des Nations-Unies, en vue de créer une coalition pour la paix, grâce au dialogue des religions.

Le Sémou jeune adhérait à cette pensée philosophique de Senghor. Je la partageais également. Je la partage encore aujourd’hui. Je veux dire :   l’unité dialectique entre la ’’raison discursive’’ et la ’’raison intuitive’’. Sémou a, par la suite, énormément évolué vers un marxisme très structuré qui interpelle sur la meilleure façon de penser Marx aujourd’hui, tout en tirant les leçons et le bilan de l’expérience soviétique à l’instar de la réflexion que mène actuellement Lucien Sève (son véritable mentor) sur la refondation de la Gauche. Mais comme on ne quitte jamais sa jeunesse, il a continué à  lire et à approfondir les mêmes  idées. On peut établir une symétrie entre la radicalité de son engagement politique et l’intensité de sa curiosité spirituelle. Il a beaucoup lu et écrit sur la religion, participé à des débats ici et par le monde. C’est le marxiste (mais un marxisme repensé à la lumière des interpellations de Lucien Sève) qui était l’invité vedette sur tous les plateaux où la religion se discutait. Le représentant des moustarchidines que j’ai rencontré aux obsèques m’a révélé que Sémou était celui qui avait le plus donné de conférences à l’Université du Ramadan de leur dahira. Ce qui prouve, de la part de Sémou, une grande profondeur de travail et de pensée, l’aboutissement d’une aventure philosophique unique et incroyablement exigeante et féconde. C’était l’un des rares politiques à être conscient de l’importance du fait religieux et prêt à en débattre.

Seul un romancier pourrait réconcilier, un jour, l’extraordinaire ascendant qu’avait exercé, sur deux générations, ce petit jeune homme de 61 ans qui vient de nous quitter.

Pour tout dire, Sémou était un mélange de savoir et de bonté, de talent et de loyauté, avec le don de faire rire, ce bon rire sonore, généreux que je n’oublierai jamais du fond de son bureau, au département de philosophie de l’Université Cheikh Anta Diop qui était d’une sobriété quasi monacale.

Tant d’hommes de ce pays lui doivent un segment dans leurs différents parcours, y compris le Président Wade qui reconnait lui-même que Sémou a théorisé l’alternance bien avant le 19 Mars. C’est signe de grandeur du Président Wade de l’avoir reconnu, malgré l’adversité. (Cela l’aurait grandi davantage de reconnaître le rôle de Mamadou dans le destin de ce pays également, malgré l’adversité.)

En fait, Sémou et son parti, le Parti de l’Indépendance et du Travail, P.I.T Sénégal, héritiers du PAI historique, donnaient du sens à l’alternance, au double sens du mot sens : signification et orientation. Mais la  théorie remonte au journal And sopi où il côtoyait et discutait avec le Grand Maodo, récemment disparu, sur ses « lettres d’un vieux militant », avec Mody Diagne et Magatte Thiam, son camarade de combat, infatigable, lucide et concret, Samba Diouldé Thiam et tant d’autres patriotes. Sémou est le produit du PAI/PIT et de son orientation.

En fait des partis comme le PIT peuvent paraître négligeables au regard de leur taille ou de leurs résultats électoraux, mais ils sont dépositaires d’expériences en matière de stratégie et de tactiques, de propagande et d’agitation, de conceptions et d’organisations, de vision et de perception qu’on ne peut sous-estimer que si l’on ignore les traditions qui les fondent. Sémou Pathé s’inscrit dans la tradition du PAI de 1957 ou de ses démembrements actuels (PIT, LD/MPT et PAI Maj) qui, malgré une répression implacable du pouvoir au cours de plusieurs décennies de confrontations politiques tumultueuses, n’a pas failli à son activité permanente au service des masses populaires et de la Nation. Sans doute a-t-il commis des erreurs, des fautes d’orientations très graves, mais le PAI a toujours trouvé en lui-même les ressources nécessaires à leur correction. Cette fermeté et cette endurance révolutionnaires ont contribué, pour beaucoup, à la paix civile, à la liberté et la démocratie relatives dont jouit le peuple sénégalais.

Le Mouvement des Etudiants du Parti Africain de l’Indépendance, MEPAI, a été le creuset où la future élite du mouvement démocratique a fait ses premières armes. Véritable académie des sciences politiques, il a traduit dans les faits son ambition de « former des cadres techniquement compétents et politiquement conscients ». Il y a eu beaucoup de défections, mais des hommes comme Sémou en sont l’incarnation la plus achevée.

L’extraordinaire trajectoire de ce combattant nous donne à  comprendre comment notre présent s’est édifié sur ces hommes rares qui choisissent de vivre presque en marginaux démunis pour préserver leur dignité, assumer leurs fonctions tribunitiennes (de tribun de la plèbe) et leur droit de rêver à un monde meilleur alors que les allées du pouvoir leur étaient ouvertes. Nous avons à leur égard un devoir de gratitude. Le peuple sénégalais l’a compris qui a tenu à accompagner massivement Sémou pour son dernier voyage.

Majhmout Diop, fondateur du PAI a dédié son livre : « Mémoires de luttes » à El Hadj Malick Sy et Serigne Bamba Mbacké « qui surent gérer et pérenniser nos valeurs culturelles et religieuses dans une époque difficile ». De la même manière, je voudrais ici, en tant que leader religieux, rendre un vibrant hommage à la qualité des militants et des politiques formés par les différentes structures issues du PAI historique, et en premier lieu aux militants du PIT pour leur constance, leur intégrité morale, leur courage et leur abnégation. Seydou Cissokho, Amath Dansokho et Magatte Thiam (agrégé en mathématiques et ancien président de la FEANF) et d’autres, en toute honnêteté, sont des hommes magnifiques. Sémou était de ceux-là. Il incarnait au  plus haut niveau, avec la direction du PIT, l’image qu’on se fait de l’homme politique. Mais le PIT partage cette éthique avec d’autres. Les plus illustres d’entres eux ne sont autres que Cheikh Anta Diop, Babacar Niang, Mamadou Dia, Charles Guéye, Moctar Diack, Abdoulaye Bathily, Dialo Diop Blondin, Ahmadou Moctar Mbow, El Hadj Malick Sy (interprète, ancien président de l’AESF), Faye Issa, Dominique Mbar (que j’ai succédé à la direction de l’AESF) et bien d’autres. Je me reconnais à travers les valeurs de cette mouvance, son histoire, ses combats. Oui j’assume cette histoire, sans avoir à faire un tri sélectif intellectuellement confortable mais moralement discutable.

La jeunesse sénégalaise gagnerait, à une époque où éthique et politique semblent de plus en plus antinomiques, à revisiter cette histoire et ces valeurs et méditer l’exemple d’un homme - monument comme Sémou Pathé Guéye. Habité par la noirceur du siècle, il était batailleur et gai, rêveur et lucide, généreux et inclément, roué et sévèrement incisif, féroce contre l’adversaire dans les moments où l’essentiel était en jeu. Enfin libre, prodigieusement libre avec cette utopie concrète qui allie goût du savoir et action, amour de la sagesse et celui de la volupté sans oublier cette irrépressible volonté de porter très haut le flambeau des causes justes auxquelles il s’est voué sa vie durant. De cet homme, je suis ému de me savoir l’ami et le camarade, de cette vie exemplaire de me savoir le contemporain et le témoin.

Jeunesse de notre pays ! Souviens-toi de son fameux discours de Concours général censuré à l’époque et intégralement publié dans And Sopi, sous le titre «  Discours parallèle au discours du Concours Général ». Sa contribution aux Etats Généraux de l’Education de 1980, aux côtés du SUDES, a été magistrale. Sa réponse est dans un livre encore actuel sur l’Ecole nouvelle.

Sémou et moi, nous nous sommes connus dans le militantisme étudiant, syndical et politique. Nous ne nous sommes jamais quittés. J’ai été membre du MEPAI à un niveau très élevé. Je n’ai pas eu la chance de militer organiquement au PIT parce qu’au moment de sa création, j’étais déjà fonctionnaire à la Banque Islamique de Développement(BID) à Djeddah (Arabie Saoudite). Le Sénégal étant membre de cette organisation, le devoir de réserve m’interdisait toute intervention dans la politique du pays. C’était la seule raison. Je n’en partageais pas moins son orientation politique de large rassemblement des forces démocratiques. Sauf sur les questions d’alliance en l’an 2000 et 2007 par exemple où j’avais une appréciation différente. Sémou servait de passerelle, bien que non officielle, entre le Parti et moi pour m’informer et recueillir mon point de vue sur une base purement personnelle.

Je n’avais pas la chance de militer dans le PIT mais j’en avais une autre, qui était plus qu’une chance, une bénédiction, une providence, une félicité. Grâce à mon séjour à Djeddah, entre la Mecque et Médine, j’ai pu m’imprégner quotidiennement de la lumière Mohamadienne pendant trois décennies.

Récemment, un journaliste qui travaille sur mon portrait m’a demandé le  nom d’un proche ou d’un ami pour avoir son point de vue. Je lui avais donné, entre autres, le nom de Sémou Pathé. Il n’a jamais eu le temps de l’interviewer. Sémou emporte avec lui tout un pan de ma propre vie. Ayant eu la même trajectoire militante et politique, nous avons tout appris ensemble. Sauf à ne plus vivre ensemble.

A sa maman, ses frères et sœurs si dignes,

A Ndéye Awa sa complice de toujours, témoin privilégié de la geste de Sémou Pathé, éblouissante dans son couple. Couple magnifique qui baignait dans une grâce exquise par l’art avec lequel ils ont su éternellement être les-mêmes.

A ses enfants adorables que Sémou aimait tant, signe de cette douceur secrète qui émanait de sa personne,

A Amath  Dansokho et à Magatte Thiam, à Maguèye Kassé et à Ndéye Amy Faye Kassé, à Ibrahima  Sène aussi,

A tant d’autres dans le PIT, ce parti de la démocratie, de liberté et de la dignité ; où tant de générations ont appris la démocratie, la liberté, la dignité et la passion de la justice sociale et qui peut être fier d’avoir compté parmi ses dirigeants…Sémou Pathé Guéye.

A tous les démocrates de ce pays, aux intellectuels patriotes, à la jeunesse du monde entier, je présente mes condoléances les plus attristées.

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J’implore Allah dans sa Sagesse infinie pour qu’il l’accueille dans son Paradis ’’Al Janata Ana Im’’.

Amin.

Serigne Mansour SY Jamil

 
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