(Re)découvrir Sembène Ousmane

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Sembene Ousmane a séjourné à Marseille de 1948 à 1960. Il y a été notamment docker, militant de la CGT et du Parti communiste. Il y a écrit son premier roman « Le docker noir ». Deux rencontres, l’une dans le cadre de “Lire en fête à Marseille” le 14 octobre 2006 et l’autre le 25 novembre 2006 à la BMVR Alcazar de Marseille ont évoqué cette importante période de sa vie. Voici quelques éléments d'analyse rassemblés à cette occasion.

Selon Samba Gadjigo, les 12 ans passés à Marseille constituent la période décisive de sa vie. Ce séjour à Marseille de Sembene Ousmane est doublement important. Important pour la connaissance de son œuvre et la compréhension de son évolution. Il va à partir de là, choisir sa voie vers la littérature et surtout le cinéma. Important pour Marseille et son histoire car rares sont les œuvres, qui témoignent de cette période du mouvement ouvrier, de la vie et des luttes du port et des docks en particulier. Encore plus rares sont celles qui abordent la vie quotidienne misérable des travailleurs coloniaux dans notre ville en ces années d’après guerre, en pleine période d’essor des révoltes anticoloniales.

Sembene Ousmane est né, dans une famille de pêcheurs, en janvier 1923 à Ziguinchor en Casamance, province rebelle. Envoyé à Dakar, il va à l’école primaire jusqu’à l’année du certificat d’étude où il est exclu, à l’âge 13 ans, à la suite d’une altercation avec le directeur. De retour en Casamance, il est confié à un oncle qui va avoir sur lui une grande influence intellectuelle. Après sa mort il exerce à Dakar à nouveau divers métier, mécano, maçon ; suit les cours du soir ; dévore du cinéma ; et observe l’activité syndicale qui se développe au début des années 40. En 1942, à 19 ans, il est mobilisé au 6e régiment d’artillerie coloniale et participe aux campagnes du Niger, du Tchad, d’Afrique du Nord, de France. C’est alors qu’il commence à prendre conscience du phénomène colonial. Démobilisé en 1946, il participe au soutien à la grande grève des cheminots qui sera quelques années plus tard l’objet des Bouts de bois de Dieu. Il est le témoin de toute une série de mouvements qui vont ébranler l’appareil colonial. En 1948, il s’embarque clandestinement, passe par Marseille, arrive à Paris, travaille 3 mois chez Citroën puis retour à Marseille. En 1949, il est embauché comme docker. Vite remarqué par la CGT, dont il devient membre du Conseil syndical des Ports et Docks, il participe à toutes les luttes, notamment contre les guerres de Corée et d’Indochine. Il organise les marins et travailleurs africains, mais aussi les étudiants de la Fédération des Etudiants d’Afrique Noire en France (FEANF). Il adhère au Parti communiste en 1950, il y prend des responsabilités et suit les écoles du Parti. Il en restera membre jusqu’en 1960. Il participe également aux activités du MRAP. En 1958 il crée la section de Marseille du Parti africain de l’indépendance essentiellement avec des dockers et des étudiants, puis en 1959 une section du Mouvement de Libération de la Guinée portugaise et du Cap Vert.

Ces dix années passées à Marseille ne sont pas des années ordinaires. Lorsque le jeune clandestin débarque c’est une période d’intense activité syndicale, politique et intellectuelle. C’est juste après les grandes grèves de 1947 ; c’est l’époque des actions des dockers contre l’envoi du corps français en Corée, contre la guerre d’Indochine ; celle d’Henri Martin, cet ouvrier de l’arsenal de Toulon accusé d’avoir saboté du matériel de guerre ; de l’installation en Europe de l’Etat major de l’Otan où les murs de Marseille sont couverts de « US Go Home » et de « Ridgway la peste ». En 1955-56 c’est le mouvement des rappelés qui refusent d’embarquer pour l’Algérie. [En] 1956, Guy Mollet, président du Conseil, cède devant les ultras de l’Algérie française. C’est le vote des pleins pouvoirs à son gouvernement par toute la gauche, y compris le Parti communiste, qui précipite l’intensification de la guerre, l’envoie du contingent en Algérie, la généralisation de la torture. L’année se termine par l’intervention militaire de l’URSS en Hongrie et l’expédition d’Israël, de la France et de la Grande Bretagne sur le Canal de Suez. Deux ans plus tard c’est le coup de force du 13 mai 58 et le retour de De Gaulle au pouvoir. Au Parti communiste et au travers de ces luttes, Sembene Ousmane rencontre des intellectuels proches du Parti, qu’ils en soient membres ou non. Il découvre l’œuvre de Claude Mackay, l’auteur de Banjo, d’origine jamaïcaine, lui aussi docker sur le port de Marseille.

A partir de 1952, il commence à rassembler la matière de son premier roman le Docker noir dédié à sa mère. Le docker noir c’est Diaw Falla, qui, malgré la misère et la fatigue, dans ses heures de répit écrit un roman. Publié en 1956 à compte d’auteur, ce livre est certainement l’un des plus importants de l’œuvre de Sembene Ousmane. Non seulement pour connaître l’état d’esprit dans lequel se trouve le travailleur, militant révolté, en pleine période d’effervescence anticolonialiste, mais aussi pour connaître cette vie quotidienne autour du port, celle des travailleurs coloniaux en particulier, ces cafés et ces hôtels de Belsunce où ils se retrouvent. En même temps il écrit des textes poétiques publiés dans les premiers numéros de l’Action poétique. En 1957, son deuxième livre, O Pays mon beau peuple ; en 1960, Les Bouts de bois de Dieu ; en 1961 Voltaïque, recueil de nouvelles. En 1960 il quitte Marseille. Auparavant il a visité de nombreux pays d’Europe dont l’URSS en 57, puis la Chine et le Vietnam du Nord en 58.

En 1960, année de l’Indépendance du Sénégal, il retourne en Afrique dont il a été absent 12 ans, visite plusieurs pays d’Afrique de l’Ouest et participe à l’organisation du PAI au Sénégal. En septembre 61, le ministère de la coopération signale le « retour à Marseille de ce militant activiste, après deux ans passés au Sénégal vraisemblablement sur ordre du PAI ». Mais il n’est que de passage. Au cours de ces déplacements, il a pris conscience du peu d’influence de la littérature africaine. Désireux de se faire entendre par le plus grand nombre, Sembene Ousmane choisit alors de s’exprimer à travers le cinéma. De retour à Paris, il part étudier le cinéma en URSS. En 1963, il signe son premier court métrage, Borom Sarret, qui décrit le quotidien d’un charretier à Dakar. Il passe au long métrage trois ans plus tard avec La Noire de..., l’histoire d’une domestique noire maltraitée par ses patrons blancs.

En 12 ans le clandestin du Hoggar, le docker syndicaliste et militant communiste est devenu le grand écrivain et grand cinéaste qui a ouvert la voie à tous les cinéastes africains, mais il est resté l’homme révolté, ennemi résolu de toutes les formes d’obscurantisme et d’oppression, l’ardent défenseur de la femme africaine.

Alain Castan

 

 

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