NOTES DE LECTURE : EXPERIENCES DE LA VIE PAR OUSMANE GUEYE

 

 

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L’auteur de ce livre, Ousmane Guèye, est un sénégalais né en 1933 à Dakar, alors capitale de l’Afrique Occidentale Française (Aof). Ancien fonctionnaire des Nations Unis et de l'organisation de l'unité africaine, ancien militant du Parti africain de l'indépendance, Guèye livre ici un condensé de riches expériences accumulées.  

En 1954, après avoir servi une année comme instituteur en Haute Casamance, il décide d’aller poursuivre ses études en France. C’est au Lycée Clémenceau de Rennes qu’il atterrit et prépare son baccalauréat série mathématiques avant d’obtenir une licence d’enseignement de mathématiques et d’intégrer le cycle A de l’Ecole nationale des sciences géographiques à Paris (Ensg), alors une école d’application de l’X, formant les ingénieurs géographes de l’Institut géographique national (Ign) dont il obtient le diplôme en 1963.

De 1964 à 1967, il sert à l’Annexe de l’Institut géographique national français (Ign), où il mène des travaux de géodésie pour la reprise de la ‘Géodésie de la Presqu’île du Cap-Vert’, et pour l’établissement de la triangulation de premier ordre de la géodésie de Nouakchott et des travaux de topographie et de photométrie pour la réalisation de carte au 1/200000 de la ville de Dakar. En 1967, il est affecté à la direction de l’aménagement du territoire et cumulativement, il est chargé de cours à l’Ecole nationale d’économie appliquée où il enseigne la photogrammétrie et l’économie.

En 1968, il est recruté par les Nations Unies et affecté à la Commission économique pour l’Afrique (Cea) à Addis Ababa. Là, pendant près de 12 années, il sert à la Division des transports et participe activement au lancement et au développement du grand projet de Routes transafricaines.

Son séjour dans la capitale éthiopienne, alors siège de l’Organisation de l’Unité Africaine (Oua) et de la CEA, lui offre l’occasion d’une part de participer à de nombreuses conférences, séminaires et réunions tenues à Africa Hall sous l’égide de ces deux organisations et portant sur le développement économique et social et sur la politique des pays africains et d’autre part d’effectuer de nombreuses missions dans la plupart des pays africain, mais aussi dans d’autres régions du monde, notamment en Asie du Sud-ouest et en Europe occidentale.

En janvier 1980, il est affecté au siège des Nations unies à New York où il est chargé, en particulier des études sur les nouvelles technologies de transports et sur les effets des différents modes de transport et sur l’environnement.

En 1992, il est nommé chef du service des infrastructures physiques et de la cartographie en charge de divers projets de transport et cartographie digitale notamment en République de Chine et en Inde.

Déchirements dus à des unions interconfessionnelles

Après sa retraite des Nations unies depuis octobre 1993, il rentre à Dakar où il vit depuis 1994.

Ousmane Guèye nous donne des informations précieuses sur son éducation à Dakar, ses études secondaires à Sébikhotane et ses études supérieures en France.

Ses chances de survie étaient très minces, il a attrapé tout petit une bronchite. Les circonstances dans lesquelles il vécu son enfance à Dakar ne lui étaient pas très favorables. Car trois de ces grands parents étant décédés avant sa naissance, il n’avait que son grand-père maternel. On connaît le rôle essentiel en Afrique des grands-parents, surtout des grands-mères, dans l’éducation et le développement mental et affectif des enfants. A cela s’ajoute que ses parents s’étaient séparés alors qu’il était très jeune et son père, comme beaucoup de fonctionnaires d’alors, balancé d’un poste à l’autre, n’était presque jamais à Dakar alors qu’il grandissait, de sorte qu’il le voyait que lors de ses rares et très brefs passages à Dakar.

Ses parents étaient de confessions différentes et venaient de deux familles, l’une musulmane et l’autre chrétienne, toutes deux, très attachées à leur religion. C’est certainement pourquoi, bien qu’appartenant tous deux à la communauté Lébou, ils ne sont pas restés ensemble.

La famille maternelle de sa mère originaire de Tieudème, un des villages qui ont formé Dakar et de Yoff, s’est installée très tôt à Gorée où elle s’est convertie eu christianisme ; le père de sa grand-mère maternelle, Ndiaga Touré Thiaw, était né à Gorée au début du 19e siècle; son père Méthiour Thiaw, était probablement lui aussi né à Gorée, sinon à Yoff où il avait de la famille.

Il y a eu dans les familles à Dakar et Gorée de nombreux déchirements dus à des unions interconfessionnelles, car jusqu’à l’indépendance du Sénégal les autorités ecclésiastiques étaient farouchement hostiles à toute union entre jeunes-filles catholiques et jeunes-hommes musulmans, à moins que ces derniers n’acceptent de se convertir au christianisme. Les jeunes-filles catholiques qui, passant outre, épousent des musulmans, étaient la plupart excommuniées par l’église catholique, ainsi que leurs parents. Ousmane Guèye pense qu’en dépit de la réticence des autorités ecclésiastiques face aux unions mixtes, la cohabitation de plusieurs confessions au sein d’une même famille, qui est très courante dans diverses communautés, est une des forces de la société sénégalaise qui est l’une des plus tolérantes dans un monde de plus en plus secoué par des conflits religieux. Le sectarisme aussi bien religieux qu’ethnique n’existait pas encore dans la société sénégalaise, surtout dans les villes, depuis certainement plusieurs générations. Cette opinion mérite de faire l’objet d’un examen critique. L’éducation religieuse étant très importante au Sénégal, sa mère l’avait inscrit à quatre ans dans une école coranique, un ‘Daara’, qu’avait ouvert à ‘Rebeuss’, un quartier de Dakar, un lettré en arabe, un Toucouleur du nom de Ousmane Thiam. Mais il n’y est pas resté que quelques jours, car les méthodes d’enseignement de cet homme qui était basées sur la correction physique sans raison apparente le terrorisaient. On peut noter que ce sont des Soninké, des Mandingues (Socé), des Haal Pular, des Maures qui enseignaient le Coran dans les grandes villes du Bassin arachidier. Ce phénomène mérite de faire l’objet d’une étude approfondie.

Ousmane Guèye a fait toute sa scolarité jusqu’au Cours Moyen 1ère année à l’école Malick Sy. Il y avait très peu d’Africains universitaires à cette époque-là. Obtenir le Certificat d’études primaires élémentaires (Cepe) était l’ambition la plus élevée pour beaucoup de jeunes africains. Parmi les rares universitaires figurait François Simon, cousin germain de sa mère qui, parti faire ses études supérieures en France en 1924 s’était marié à une Française et y travaillait. Sa maman, Sophie Thiaw, l’aînée des sœurs de sa grand-mère, parlait toujours de lui, mais souvent, avec beaucoup d’amertume, ajoutait qu’il était sorti de la race, ‘da fa guéna Khète’. Autrement dit il avait épousé une étrangère.

Les soldats américains répandent l’usage du ‘yamba’ parmi les jeunes dakarois

Pendant qu’il grandissait à Dakar, il n’existait aucune des distractions aujourd’hui disponibles ; c’était avant l’ère de la télévision, de la vidéo et bien sûr de l’ordinateur et de l’Internet. D’ailleurs peu de personnes avaient un poste radio chez elles. Le football joué entre garçons de même âge, avec de vieilles balles de tennis ou de chiffons, était le jeu le plus populaire ; parfois il leur arrivait aussi d’aller chasser des oiseaux à Fann à l’emplacement actuel de la résidence universitaire des jeunes filles, utilisant des lance-pierres qu’ils fabriquaient eux-mêmes ; ils allaient de temps à autre, pêcher à la ligne, perché sur les rochers de Soumbedioune ou de Fann ou ils allaient nager à l’une des nombreuses plages naturelles que compte la rade de Dakar et qui n’étaient alors pas polluées. Toutefois, il y avait tous les ans des noyades durant l’hivernage.

Certains dimanches, Ousmane Guèye allait assister à des matches de football entre des équipes de Dakar. Il y avait alors cinq à six clubs sportifs à Dakar dont la Jeanne d’Arc (la JA, ‘la vieille dame’). C’était une époque où les Africains ne s’expatriaient pas pour jouer au football en Europe dans des équipes professionnelles. Les deux seuls qui y réussirent furent Raoul Diagne, de mère française, fils de Blaise Diagne et bien après Gaulon, mulâtre dahoméen.

Il y a avait peu de distraction pour les jeunes en ce temps. Certes, il existait quatre ou cinq salles de cinéma à Dakar, dont à la Médina. La vie menée par les jeunes était simple et saine. C’est seulement pendant la seconde guerre mondiale (1939-1945) lorsque des militaires américains arrivèrent à Dakar, que l’usage du ‘yamba’ ou cannabis apparut. Peu d’enfants s’y adonnaient heureusement.

Il aurait été très intéressant de consacrer quelques pages supplémentaires sur les conséquences linguistiques et sociales de la présence des militaires américains de Ouakam (figth ko, combat-le ; feugue ko blow (donne lui un coup ; boy bi dafa caraisse, ce garçon est cinglé ; guel bi da fa naice, cette fille est jolie ; boy afta, un garçon qui ramasse des mégots de cigarette, etc.)

Le récit consacré à ses études secondaires est d’un grand intérêt scientifique. L’Ecole Normale William Ponty comportait un internat semblable à celui d’une école militaire. C’était un lieu où se frottaient des élèves venant de toutes les ethnies d’Afrique occidentale.

Après le passage de Senghor à l’Ecole normale William Ponty et pendant plusieurs jours, la politique fut le sujet principal des discussions entre les élèves. L’arrivée en 1952 d’Assane Seck à l’école, comme professeur d’histoire et géographie, était une révolution et certainement une confirmation d’un vent de changement. Assane Seck et Joseph Henri, un Martiniquais, professeur de philosophie eurent une influence très positive sur le développement intellectuel et moral des élèves.

Un de ses cousins Salif Diop, qui était un étudiant à l’école des beaux arts de Paris lui suggère d’aller en France pour poursuivre ses études au lieu de poursuivre une carrière d’instituteur. Il choisit d’aller à Rennes pour deux raisons : d’abord parce que c’était une petite ville universitaire très calme, offrant moins de tentations que Paris ; ensuite parce qu’un camarade du quartier, Daouda Diouf, en vacances à Dakar et qui venait de passer son baccalauréat au lycée Clémenceau de Rennes, lui conseilla cette ville. Son père accepta de lui envoyer régulièrement un peu d’argent pour ses frais de subsistance. A Rennes, il y avait aussi un des neveux de sa mère, Jean Gning. Ainsi, il était sûr de ne pas être tout à fait isolé dans cette ville. Les étudiants africains étaient hantés par l’isolement qu’ils ne connaissaient pas dans leur société. C’est un thème récurrent qu’on retrouve dans tous les témoignages d’étudiants ayant vécu en Province ou vivant à Paris hors des cités universitaires ou habitant des chambres de bonne.

Le Pai, une école politique

Quand il s’est inscrit au lycée Clémenceau, il vit l’arrivée de nombreux étudiants africains comme Adolphe Ndoye, Dodo, son frère Charles, Alexandre Dadié, un frère de l’écrivain Bernard Dadié, Yoro Sy, Bara Dièye, Djibril Mbengue, René Ndoye, Moctar Samb, Faly Ba, Aramine Mbacké.

A y penser maintenant, il aurait été l’un des premiers cadres de cette armée sénégalaise. Il rencontrera à Rennes Mansour Seck en tenue de St-Cyrien.

Pendant tout son séjour en France, parallèlement à ses études, il a milité à la Feanf (Fédération des étudiants d’Afrique noire en France) et plus tard, lorsqu’il est monté à Paris, il adhéré au Parti africain de l’indépendance, le Pai. Cela lui a permis d’améliorer sa formation politique. Il appartenait à Paris au noyau du Pai installé à la Maison des étudiants de l’Aof, ‘Porte Dorée’, du nom de la station de métro située non loin de là. Parmi ses camarades, il y avait notamment feu Dr Moustapha Diallo et Amady Aly Dieng, tous deux d’anciens dirigeants de l’Ugeao (Union générale des étudiants d’Afrique occidentale) et plus tard de la Feanf. D’autres camarades tels que Kader Fall, Fara Ndiaye, Cheikh Ba, Amadou M. Diallo et Maguette Thiam militaient dans le même noyau que lui.

Ousmane Guèye donne des informations précises sur les activités qu’il a menées dès son premier retour au Sénégal. Il parle de sa longue carrière aux Nations unies, et notamment à la Commission économique pour l’Afrique (Cea) et au siège à New York. Il donne son opinion sur le nouveau rôle de devrait jouer l’Onu. Il analyse les relations qui existent entre les réalités africaines et l’avenir du continent. Il se prononce sur la nature de l’alternance politique intervenue au Sénégal en 2000.

Ce livre qui est un condensé de riches expériences accumulées durant plusieurs décennies doit inciter d’autres anciens étudiants africains à écrire leurs mémoires et à transmettre aux nouvelles générations le fruit de leur parcours intellectuel, culturel, politique, et administratif.

Amady Aly DIENG

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