THESES DU CONGRES DE 1984 (II)

Theses 2e Congrès 84 .doc

PARTI DE L’INDEPENDANCE ET DU TRAVAIL

(P.I.T.-SENEGAL)

         

 

 

2ème CONGRES

DAKAR

28 – 30 septembre 1984

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1ère Parti

Thèses d’orientation et de programme

Du P.I.T.-Sénégal.

 

 

 

II.  Analyse sectorielle  de l’Economie sénégalaise.

 

A. L’agriculture sénégalaise.

 

21.        Avec 70% de la population active vivant et travaillant directement dans ce secteur, le secteur agricole reste dominant dans la structure économique.

L’un des traits les plus caractéristiques de ce secteur, c’est sa très faible productivité :  en effet, ces 70% de la production intérieure brute durant le Vè Plan (alors que les 30 000 personnes employées dans l’industrie et dont la productivité n’est pourtant pas des plus performantes contribuaient à elles seules pour 20% dans la P.I.B. en 1980.

 

22.         Les sécheresses intermittentes connues par notre pays au cours de ces 18 dernières années ne sont sans doute pas tout à fait étrangères à cette faible productivité. Mais la cause principale doit en être cherchée dans :

­        La prédominance de la petite et moyenne exploitation familiale à faible taux de production et de productivité ;

­        La dégradation constante des sols et l’inexistence d’une politique vraiment capable d’y remédier par l’élévation conséquente du niveau de l’équipement, de sa modernisation, par l’amélioration de la fertilité des terres à des conditions accessibles à la majorité des populations rurales ;

­        La politique de spoliation du monde rural qui draine l’essentiel des valeurs créées au profit du capital étranger, de la bourgeoisie bureaucratique et compradore, par l’intermédiaire du monopole des l’Etat sur la commercialisation des cultures de rente, les  taxes et retenues sur le prix au producteur, les charges des sociétés d’encadrement :

­        La politique de l’Etat qui consiste, en s’appuyant sur la loi sur le domaine nationale, à accorder les meilleures terres à ses grands clients (notabilités religieuses ou traditionnelles, éléments de la bourgeoisie bureaucratique).

 

23.         L’agriculture sénégalaise est dominée par les cultures de rente, notamment l’arachide et le coton, à travers lesquelles se consolide pour l’essentiel le processus capitaliste de monétarisation de l’économie rurale sénégalaise et qui sont orientés vers les besoins d’une industrialisation d’exportation tournée essentiellement vers la France.

24.         Dans le cadre d’une telle orientation, les cultures vivrières et l’élevage sont confinés au rôle qu’ils assument de plus en plus difficilement, d’entretenir et de reproduire la main d’œuvre rurale susceptible d’être utilisée dans les cultures de rente. Cultures vivrières et élevages ne bénéficient d’aucune attention véritable ni au plan de la recherche, ni à celui des investissements, et leur développement est lourdement hypothéqué par les conditions de production, le système des prix et les conditions de commercialisation.

 

25.         Le gros des investissements consacrés ces dernières 20 années par l’Etat dans l’agriculture a été destiné à des initiatives agro-industrielles au profit du capital étranger, ou à la mise en œuvre de structures d’intervention qui sont, soit de monstrueuses machines d’exploitation du monde rural comme la défunte ONCAD, la SONACOS et la SISMAR, soit des organismes d’intervention bureaucratique, pléthoriques et dispendieux, dépendant entièrement des aléas et des orientations contraignantes des sources de financement. Il convient à cet égard de souligner la présence particulière active, dans notre agriculture, de l’impérialisme américain qui prend de plus en plus en main la recherche et la formation dans ce domaine, détournant les cadres techniques nationaux vers ses propres projets au détriment des services publics de l’agriculture. Cette politique de l’impérialisme américain s’inscrit bien dans la stratégie de chantage à l’aide alimentaire qui constitue une composante de sa politique d’hégémonie mondiale.

 

26.         Les jeunes désertent de plus en plus la campagne pour les villes. De graves conséquences en découlent pour le pays : la campagne se dépeuplent de ses bras les plus valides (exposant le Sénégal au paradoxe de devenir un jour un pays agraire sans paysans), l’économie de régions entières se trouve menacée comme c’est le cas pour le Fleuve et le Sénégal oriental dont les jeunes sont de plus en plus obligés d’émigrer (dans les conditions difficiles que l’on sait)) pour vivre et aider leurs familles, accentuation du flux des migrations intérieures   avec tous les problèmes que cela entraîne entre migrants et populations autochtones (concernant notamment l’occupation des terres), aggravation du déficit vivrier urbain et rural, ce qui installe le pays devant une menace   permanente de famine, développement autour des villes d’un « lumpen prolétariat » de plus en plus important avec, comme corollaire, la montée de la délinquance est l’accroissement de l’insécurité, notamment dans les quartiers populaires.

 

27.         Sous diverses formes, le pouvoir favorise les ponctions opérées sur les paysans par les aristocraties traditionnelles, les dignitaires confrériques et les usuriers qui sont autant de composantes de sa base de classe dans les campagnes. En assurant à ces couches une influence dominante dans les coopératives et les communautés rurales, le pouvoir leur a permis non seulement d’opérer les prélèvements importants sur le surplus à la campagne, mais aussi d’utiliser à leur profit la loi sur le domaine national. L’administration territoriale apporte tout le soutien nécessaire à ces forces au détriment des masses rurales dans leur très grande majorité.

 

28.         Dans la mise en place du système coopératif la bourgeoisie bureaucratique a su exploiter à son profit certaines survivances patriarcales  (maintenues et réactivées pour jouer un nouveau rôle dans l’exploitation néo-coloniale) et les orientations populistes de certains secteurs patriotiques qui considéraient sincèrement le mouvement coopératif comme la voie royale d’un « socialisme adapté à nos conditions » (en oubliant ainsi que les structures traditionnelles, déjà fortement hiérarchisées, pouvaient, à la faveur de l’évolution  capitaliste, parfaitement servir à la bourgeoisie.)

 

29.         Ce que le pouvoir appelle aujourd’hui sa « nouvelle politique agricole », avec notamment l’institution des « sections villageoises » et la perspective de dissolution de certaines sociétés d’encadrement ou de déflation de leurs personnels (qui seront reconvertis en « petits », moyens et grands fermiers modernes » avec l’aide de l’Etat et des organismes internationaux), constitue une nouvelle accélération de la politique de développement du capitalisme dans les campagnes.

Rompant avec les illusions populistes de la circulaire 32 (dont le pouvoir s’était accommodé tout le temps que c’était nécessaire), la « nouvelle politique agricole » va accentuer la différenciation sociale dans les campagnes au profit des aristocraties traditionnelles et religieuses, de l’empryon de la bourgeoisie  rurale en formation. De même que les coopératives et les communautés rurales, la loi sur le domaine national, contrairement à ce qu’en dit le pouvoir, s’est avérée dans son application concrète en maints endroits du pays n’être qu’un moyen de confiscation des terres au profit des sociétés agro-industrielles, des la bourgeoisie bureaucratique et des éléments de la bourgeoisie rurale en gestation. Elle ne visait ni à « rendre la terre à ceux qui la travaillent » ni à la « socialiser » effectivement, mais tout simplement à la rendre disponible pour le capital étranger,  la bourgeoisie bureaucratique et compradore e la bourgeoisie rurale en gestation.

 

30.         La détermination globale du pouvoir d’achat du monde rural, tout au long des deux décennies d’indépendance, à la faveur de la politique de spoliation et d’abandon du monde rural, a des conséquences fâcheuses qui vont bien au-delà des campagnes. Elle affecte considérablement le volume de la consommation nationale, le niveau des activités artisanales, industrielles et commerciales, l’emploi, les conditions d’existence des travailleurs urbains (dont les salaires supportent souvent les parent déshérités vivant à la campagne ou chassés de cette dernière par les conditions qui y prévalent.) C’est dire que le changement de cap dans les campagnes est une tâche nationale de premier ordre.

 

31.         Un autre secteur où la politique rurale du pouvoir révèle ses effets  malfaisants, c’est celui de l’élevage. Le Sénégal a d’immenses potentialités dans ce domaine, disposant d’une population d’éleveurs qui allient (malgré la misère matérielle et les persécutions et ségrégation sociale de toutes sortes) une expérience immémoriale et un profond attachement au bétail. La part de l’élevage dans la valeur ajoutée du secteur primaire s’élève d’ores et déjà à plus de 25,1%. Mais l’absence d’une véritable politique nationale d’élevage et les sécheresses successives de ces dernières années ont plongé l’élevage dans d’énormes difficultés. Malgré les grandes possibilités qui existent dans ce domaine, le pouvoir a été incapable de mettre au point une politique de l’élevage qui réponde aux besoins les plus élémentaires du secteur. La faible densité des forages entretient une grande mortalité, provoque une surpâturation dévastatrice autour des points d’eau crée des troubles sanglants entre animaux, entre éleveurs et agriculteur. Elle réduit en outre la durée de vie des installations tandis que l’éloignement des points d’eau, en obligeant les troupeaux à faire le long parcours porte un lourd préjudice à la productivité du cheptel en viande comme en lait.

 

32.         Les progrès incontestables accomplis par la santé vétérinaire connaissent un net ralentissement qui pourrait à terme compromettre les acquis et provoquer des régressions. C’est là une conséquence inévitable de la politique actuelle d’abandon du Service National d’Elevage au profit d’organisme d’intervention précaires dont les moyens matériels et financiers dépendent à plus de 80% des organismes financiers de l’impérialisme. Les efforts dérisoires du pouvoir en matière d’investissement sont étroitement liés à toute sa stratégie économique bâtie principalement sur les intérêts et les objectifs du capital étranger et de la bourgeoisie bureaucratique et compradore. Ceux-ci, du fait des immenses quantités de lait produites dans les pays capitalistes n’ont nullement intérêt au développement de notre élevage. A travers des filiales des transnationales du lait, ils tirent d’importants bénéficiaires du traitement du lait importé dans la même mesure où le contrôle qu’ils exercent sur le marché interne du lait contribue au lourd déséquilibre de notre balance commerciale.

 

33.         Le plus grave obstacle au développement de l’élevage, outre le problème de l’eau, est l’alimentation. Cette dernière reposant quasi totalement sur les pâturages naturels, connaît de très grande difficultés avec les sécheresses. La surpâturage, aggravée par l’afflux des troupeaux des pays voisins, menace de transformer de grands espaces du territoire en déserts. Près du quart de l’espace national pâturable est d’ores et déjà pratiquement perdu. Les difficultés pour nourrir et abreuver leurs bétails contraignent aujourd’hui les éleveurs à « bazarder » leurs troupeaux à vil prix. La bourgeoisie bureaucratique et libano-syrienne tire avantage de cette détresse pour conquérir dans ce domaine de nouveaux espaces d’accumulation et de reproduction capitaliste. Le détournement de l’aide alimentaire reçu dans le cadre de l’  « opération sauvetage du bétail » joue un grand rôle dans la spoliation des éleveurs et la constitution de grandes propriétés de bétail à vocation capitaliste.

 

34.         Aujourd’hui, avec les difficultés connues par les éleveurs, nous assistons à une ruée épuisante et désordonnée du bétail vers le Sud et l’Est du pays, provoquant ainsi de nouveaux déséquilibres dans l’économie, dans l’éco-système et des tensions socio-ethniques.

 

35.         Les méthodes de mise en œuvre de l’espace territorial qui ont prévalu et qui prévalent encore ont complètement épuisé leurs possibilités. Elles ont profondément bouleversé les équilibres de l’éco-système. L Sénégal est ainsi confronté à de graves problèmes écologiques, de désertification, d’aménagement du territoire, à des mesures impératives de répartition judicieuse de son espace entre les activités agricoles, d’élevage et de forêt. La solution de ce problème est la condition de l’arrêt de la destruction des forêts et des sols, de la paix civile entre pasteurs et paysans en divers point du pays.

Elle doit être le fondement du tournant de notre agriculture et e notre élevage vers des formes intensives de production, une politique nationale et de masse en vue de vaincre la désertification et de reconstituer les forêt

36.         L’activité de pêche, elle aussi, tient une place importante dans l’économie nationale. Rien qu’à elle seule, la pêche artisanale occupe plus de 50 000 personnes et crée plus 120 000 emplois en aval et en amont de la capture. Plus d’une quarantaine d’entreprise opèrent dans le secteur ; des milliers de travailleurs sont occupés dans les conserveries dont le développement a sensiblement contribué à l’accroissement du taux d’emploi dans la première moitié des années 70. D’ores et déjà l’activité de pêche participe pour près d’un tiers aux exportations totales du pays, arrivant immédiatement après les produits arachidiers. Qu’elle soit artisanale ou industrielle, cette activité a déjà démontré un grand dynamisme, de grandes potentialités, notamment en offres d’emplois.

 

37.         Dans le secteur de la pêche, le pouvoir cède à une politique à courte vue tournant le dos, ici comme ailleurs à des solutions réellement nationales. Par une série d’accords avec des puissances occidentales avec la C.E.E., il a autorisé le pillage et la destruction du patrimoine halieutique national. D’autre part, en dehors d’une étroite zone côtière, aucun effort sérieux n’est fait pour approfondir et élargir le marché de la consommation du poisson tant nécessaire pour réduire le grave déficit de l’alimentation des populations en protéines. Les conserveries elles-mêmes, les industries de transformation manquent souvent de matière première et fonctionnent au-dessus de leurs capacités de production, ce qui aggrave l’insécurité de l’emploi et les bas salaires caractéristiques de ce secteur.

 

38.         Par ailleurs, le pouvoir a complètement renoncé à l’édification d’un secteur national d’armement et de transformation, préférant assurer une place dominante au capital étranger, moyennant de dérisoires retombées financières qui sont loin de compenser la destruction de notre fonds marin et d’équilibrer les profits exorbitants réalisés par les sociétés de pêche occidentales. D’autre part, une grande disproportion existe entre l’armement national et étranger ; en 1981, 12 bateaux sénégalais ont débarqué 46 636 tonnes contre 117 982 tonnes pour la flotte étrangère. Ces chiffres traduisent la vétusté de l’armement sénégalais, la faiblesse de sa surface financière et ses difficultés d’accès au crédit.

 

On comprend ainsi que la percée du secteur privée national y demeure subalterne, accaparée essentiellement par la bourgeoisie bureaucratique souvent associée au capital étranger.

 

39.         Malgré le progrès considérable de la motorisation piroguière, la pêche piroguière demeure confrontée à d’énormes difficultés : forte concurrence, même dans les zones qui lui sont réservées, de la pêche industrielle (avantagée également par le fait que la détaxation de 32,6% consentie sur le carburant à la pêche piroguière est inférieure 42% consentis sur le gasoil à la pêche industrielle largement dominée par les sociétés de pêche étrangère) ; insuffisance des installations frigorifiques qui provoquent de grandes pertes de poissons frais, notamment pour les pêcheurs qui en tirent l’essentiel de leurs revenus. Par ailleurs, les prix élevés des équipements de pêche et du carburant, la pénurie et la cherté des entreprôts frigorifiques obligent de plus en plus les pêcheurs indépendants à se prolétariser, à vendre leur force de travail pour des revenus dérisoires, les patrons propriétaires des équipements s’appropriant jusqu’aux ¾ des prises contre l’utilisation de leurs équipements.

 

B. L’industrie sénégalaise.

 

40.         Bien qu’encore faible, la part de ce secteur dans notre P.I.B. a tendance à croître, passant par exemple de 15,9% à 26% en moyenne en 1980. IL a donc témoigné d’un certain dynamique qui s’est reflété à travers la progression du nombre des entreprises industrielles (113 en 1959, 250 en 1974), la progression globale du capital industriel (passé de 37,810 milliards en 1976, soit une augmentation de presque de moitié en 3 ans), enfin l’apparition d’un secteur capitaliste à main-d’œuvre fortement qualifiée.

 

41.         Le capital privé étranger est très largement dominant dans l’industrie sénégalaise ; 68% en 1979, contre 7% au capital privé national et 29% pour le secteur public. Dans cette domination, le capital français continue à se tailler la part du lion avec 58% en 1979, malgré un certain repli qui s’est opéré plutôt en faveur du capital libano-syrien et des autres pays impérialistes.

 

42.         Ces dernières années, on a assisté à un accroissement réel des positions de la bourgeoisie sénégalaise et du secteur public dans le capital industriel : de 1976 à 1979, le secteur privé national est passé de 3 à 7% et le secteur public de 21,5% à 25%.

 

43.         Les avancées du capital privé national, loin de constituer des progrès vers une plus grande maîtrise de l’économie accroissent, par leurs modalités même, les contraintes de dépendance. Elles se sont principalement opérées au profit de la bourgeoisie bureaucratique et compradore, au détriment du secteur d’Etat ; menée sur des bases de conciliation et d’association avec les monopoles étrangers, elles apparaissent plutôt comme un moyen de consolidation des intérêts de ces derniers par l’intéressement d’une fraction plus large de la bourgeoisie néo-coloniale sénégalaise, sans pour autant desserrer l’étau qui bloque l’émergence d’une forte bourgeoisie nationale concurrente. D’autre part les progrès des positions de ces secteurs de la bourgeoisie sénégalais ne diminuent pas le transfert des profits vers l’extérieur, tant il est vrai que les rachats d’entreprises industrielles par le secteur privé national s’opèrent avec de scandaleuses compensations financières lourdement supportées par la communauté nationale, sans compter d’ailleurs que très souvent, les anciens propriétaires  continuent d’occuper dans les nouvelles « unités nationales » des positions importantes qui leur assurent de substantielles rentes technologiques de service.

 

44.         Le développement du secteur industriel au Sénégal a été le résultat non de la révolution industrielle comme processus historique de transformation de la petite et moyenne production marchande simple en production capitaliste, mais plutôt le résultat de l’exportation de marchandises d’abord, puis de capital par le capital colonial français à son stade impérialiste. Plus de deux décennies après notre indépendance, le développement du secteur industriel au Sénégal continue de se faire en fonction du marché  extérieur (la production industrielle est en effet destinée pour 50% à l’exportation) et en fonction des besoins du capital français et international, soit pour valoriser dans des conditions plus avantageuses pour lui certaines de nos ressources naturelles dont leurs marchés ont besoin, soit pour transformer (toujours à moindres coûts) certaines gammes de production destinées d’abord au marché local puis vers l’exportation à cause de la crise (à coups de subventions de plus en plus lourdes pour le contribuable sénégalais.)

 

45.         A travers le Code des investissements et le pouvoir  régulateur de l’Etat sur les conditions de travail, la classe dirigeante a mis au point et applique une politique de bas salaires, sous prétexte de créer et de protéger l’emploi : le pouvoir a accordé des largesses considérables et des mesures de protection importantes à l’entreprise étrangère, qu’elle soit tournée vers le marché intérieur, malgré  son caractère vétuste et sa faible productivité peut s’assurer des plus-values juteuses, même si par ailleurs elle est confrontée à des problèmes d’écoulement en raison du taux dérisoire des salaires et de la détérioration du pouvoir d’achat des masses rurales. Quant aux industries tournées essentiellement vers le marché extérieur, bien que leur productivité soit en général performante, les salaires des travailleurs y sont alignés sur ceux des industries arriérées à marché interne : ces entreprises, qui sont souvent des filiales des transnationales, bénéficient ainsi de surprofits exorbitants, grâce à une politique salariale réactionnaire.

 

46.         L’option aggravée en faveur des industries d’exportation est une des causes essentielles de la brutalité avec laquelle sont réprimées les revendications des travailleurs. C’est elle qui est à la base des interventions quotidiennes des forces de l’ordre contre les travailleurs luttant pour de meilleures conditions de travail et de rémunération. Or, à l’expérience, une telle option non seulement empêche la constitution d’un secteur industriel national intégré, mais encore elle enlève, par ses résultats dérisoires au plan de l’emploi, toute justification aux largesses antinationales accordées aux investisseurs étrangers. En effet, de 1962 à 1975,ces entreprises n’ont pas créé plus 6500 emplois. Ce qui prouve bien que la solution du grand problème de l’emploi au Sénégal ne se trouve ni dans la direction d’une politique conservatrice de bas salaires, ni dans la promotion d’une industrie d’exportation. Et pour ce qui est de la politique de stabilisation de l’emploi, le patronat ne se fait jamais faute de procéder à des compressions et des licenciements à la moindre difficulté, oubliant que c’est au nom de l’offre d’emploi que le pouvoir lui accorde la protection contre la concurrence, une position de monopole, un bas niveau des salaires, subventions et détaxes diverses, pleine liberté de rapatriement des bénéfices au détriment de l’intérêt national.

 

C. Le secteur bancaire et financier.

 

47.         Le secteur bancaire et financier constitue une place forte de la domination néo-coloniale dans notre pays, là où le capital, en association étroite avec la bourgeoisie bureaucratique et compradore, et en accord avec la politique antinationale de l’Etat sénégalais, organise la spoliation des autres secteurs économiques du pays. Ici, comme dans les autres secteurs, l’Etat bat en retraite au profit du capital privé national et étranger, conformément aux orientations du plan de redressement économique et financier inspiré par la Banque Mondiale et le Fond Monétaire International.

Malgré la crise, le secteur enregistre une progression continue puisqu’en 5 ans, de 1975 à 1980, le capital a plus que doublé, passant de 7,5 milliards à 15, 980 milliards.

 

48.         La prépondérance du capital étranger dans la structure du capital bancaire et financier est très nette : 51,1% des capitaux sont détenus par des étrangers (soit 29,8% pour la France et 22% pour le reste.)

 

49.         On enregistre cependant une participation  du capital privé national assez significative dont les positions se sont d’ailleurs étendues avec la politique de désengagement de l’Etat préconisée par le F.M.I. et la Banque Mondiale. Loin de signer cependant le renforcement de notre contrôle national sur le système bancaire financier, les progrès du capital privé national se sont fait au détriment du public. D’autre part ses progrès ne remettent nullement en cause la domination étrangère dans le secteur.

 

50.         Les banques et organismes financiers de la place ne sont que des prestations de service travaillant pour l’essentiel sur l’argent que la BCEAO a dégagé pour le Sénégal dans le cadre de concours globaux. A l’exception de la BNDS (pour l’arachide,), de l’USB et de la BIAO pour le coton à raison, respectivement de 40% et 35%) les banques de la place n’interviennent pas en faveur du développement de l’agriculture, contribuent très peu au soutien des hommes d’affaires sénégalais et appliquent même une politique discriminatoire à l’égard de la petite et moyenne entreprise sénégalaise.

 

51.         La politique des bas taux d’intérêt sur les dépôts décourage l’épargne locale par ailleurs gravement handicapée par l’inflation et la faiblesse des revenus des couches populaires. Grâce à cette politique, l’épargne locale, sous forme de dépôts, est drainée à concourrence de 70% au bénéfice des filiales des banques étrangères. C’est un moyen aussi pour la bourgeoisie bureaucratique et compradore d’expatrier ses fonds, préférant la spoliation à une intervention plus active dans l’économie.

 

52.         Ainsi le caractère privé des banques et organismes financiers au Sénégal, ne découle d’aucune nécessité économique d’intérêt national mais traduit plutôt la volonté politique de l’Etat néocolonial de sauvegarder les intérêts du capital étranger et de la mince fraction nationale associée par cette dernière au secteur bancaire et financier pour élargir sa base sociale et consolider ses positions. Le système bancaire et financier a été conçu et fonctionne pour créer les conditions optimales du drainage de l’épargne local vers les coffres du capital bancaire et financier international.

 

53.         La mainmise étrangère sur le système bancaire et financier l’orientation de ce dernier portent un lourd préjudice à la petite et moyenne entreprise sénégalaise. C’est ce qui explique le mécontentement de plus en plus vif des hommes d’affaires nationaux contre cette politique et contre le refus du gouvernement de prendre des mesures conséquentes de sauvegarde en leur faveur. C’est dans ces conditions, et à la suite notamment de la grande secousse populaire de 1968, que le pouvoir décide de prendre en compte les revendications de ce secteur de l’entreprise privée sénégalaise. La SONEPI et la SONAGA furent créées avec comme vocation de favoriser la promotion des hommes d’affaires sénégalais. Elles devaient, respectivement faire évoluer l’artisanat vers la petite et moyenne entreprise industrielle et épauler les petits et moyens commerçants sénégalais en leur ouvrant des crédits bancaires pour consolider et développer leurs entreprises.

 

54.         En réalité, ces organismes sont révélés incapables de modifier à une échelle large les rapports de forces entre la bourgeoisie nationale sénégalaise et le capital étranger, français et libano-syrien dont la position dominante bénéficie non seulement de l’appui du système bancaire et financier à l’intérieur, mais aussi de solides assises extérieures. Au résultat, la bourgeoisie nationale continue à buter aux même discriminations,à connaître des difficultés de plus en plus aggravées par la crise et les restrictions de crédits du plan de redressement. D’où une épidémie de faillites, de saisies et d’hypothèses qui plonge dans les drames de nombreux hommes d’affaires.

 

55.         Créée pour faciliter l’accès au crédit à long terme et aider ainsi à la promotion de la petite et moyenne industrie, la SOFISEDIT, au résultat, n’aura pas eu de meilleurs résultats que les précédents organismes cités. C’est pourquoi aujourd’hui encore, l’agitation demeure particulièrement vive parmi les hommes d’affaires nationaux qui se mobilisent plus que jamais contre le système bancaire et financier en vigueur et exigent de l’Etat qu’il prenne des mesures énergiques de protection et de promotion susceptible de leur assurer une plus grande place dans le secteur privé national. Ils luttent également contre la confiscation de leurs organisations professionnelles (GES) par des agents de la bourgeoisie bureaucratique qui essaient de fourvoyer leurs revendications et de stériliser leur action.

 

56.         L’appartenance notre pays à la zone franc se traduit par des conséquences contradictoires qui exigent un examen minutieux, responsable et réaliste de la question.

Outre le fait qu’elle limite objectivement l’affirmation de notre souveraineté nationale, notre appartenance à la zone franc pèse lourdement sur notre économie.

 

57.         A côté de ces inconvénients, cette appartenance comporte des avantages relatifs : convertibilité illimitée du franc CFA et par ce biais, dans toutes les monnaies internationales ; possibilité grâce aux avoirs centralisés de tous les Etats membres d’accéder au financement à des coûts moindres en cas d’insuffisance d’avoirs extérieurs propres en devises.

 

58.         C’est au regard de ces avantages et de ces inconvénients que nous exprimons la position : si dan la perspective d’une véritable indépendance nationale l’existence d’une monnaie nationale est une exigence incontournable, il semble plus réaliste, dans l’état actuel des choses, de lutter pour que le système monétaire collectif de l’UMOA soit réaménage de manière plus démocratique en vue d’une répartition plus équitable des coûts inhérents à notre participation et à l’optimisation des avantages réciproques qu’en tirent les Etats membres. De larges possibilités existent encore dans ce domaine.

 

 

 

 

D. Le commerce.

 

59.         Les mêmes tendances constatées dans les autres secteurs se retrouvent dans le commerce. Au stade du commerce extérieur (import-export) les intérêts français représentent près de 78%. Les intérêts sénégalais (Etat + privée national) 12%  et les intérêts non français (en majorité libano-syriens) 10% ; soit au total une prépondérance à 90% du capital étranger dans le secteur commercial le plus important, l’écrasante majorité des commerçants sénégalais (plus de 90% de la population commerçante) et le réseau mauritanien étant confinés dans le commerce de détail.

 

60.         A la faveur de la politique des « quotas » pratiquée par le gouvernement prétendument au profit des nationaux mais en réalité pour essayer d’élargir la base socio-économique du pouvoir néo-colonial, s’est constituée et se développe une couche parasitaire de faux entrepreneurs spéculant sur les cartes import-export, prêtant leurs noms à des étrangers pour contourner les lois, organisant à une grande échelle l’écoulement de la contrebande. Ces faux hommes d’affaires qui opèrent et prospèrent sous la protection bienveillante de la bourgeoisie bureaucratique ou de certaines autorités religieuses, en leur servant même parfois de paravents ne sont nullement inquiétés par les services officiels qui ne se privent pas pourtant de traquer sévèrement les petits commerçants. Ces couches parasitaires participent activement à l’organisation de la politique néo-coloniale de pillage des richesses nationales, de spoliation des couches populaires et de corruption. Elles profitent concrètement de cette politique. Leur profonde implication dans le tissu économique, notamment dans le secteur de distribution fait de ces couches des instruments utilisables demain par l’impérialisme pour désorganiser efficacement le secteur dans le cas de l’avènement d’une véritable politique nationale.

 

61.         La crise économique et financière de l’Etat néo-colonial se fait très durement ressentir dans le secteur du commerce, notamment par les petits et moyens commerçants et les défaillants. A l’étroitesse « naturelle » du marché intérieur aggravée par le laminage constant du pouvoir d’achat des masses urbains et rurales, s’ajoute l’impossibilité pour le gros des commerçants d’accéder au crédit à des conditions supportables. Confinés par ailleurs dans les créneaux les moins rentables et les plus fragiles, ils sont quotidiennement victimes des faillites, des saisies, des hypothèques ou des confiscations de leurs biens fonciers et immobiliers par les banques. C’est à juste titre donc qu’ils remettent en cause la politique commerciale et bancaire de l’Etat néo-colonial, exigence de pouvoir accéder aux secteurs les plus rentables actuellement monopolisés par les étrangers et à une politique de crédit susceptible de permettre à ceux qui ont prouvé leur dynamique et leur sens des affaires, de développer leurs entreprises.

 

E. L’artisanat.

 

62.         Même s’il n’est pas sous la  main-mise directe du capital étranger ou même de la bourgeoisie bureaucratique et compradore, l’artisanat s’est  très durement ressenti de la politique économique et sociale du pouvoir néo-colonial. Ce dernier a précipité la ruine de l’artisanat rural non seulement en détruisant le pouvoir d’achat des masses rurales, mais également en inondant les campagnes de produits et objets manufacturés dont la fabrication était pourtant tout à la portée de nos artisans. Ce qui a accéléré l’exode rural et accentué la pression démographique et le chômage dans les villes.

 

63.         Mais l’artisanat urbain, qu’il soit traditionnel ou moderne, n’en sa pas moins subi les effets de cette politique néfaste qui lui imprime ses caractéristiques essentielles :

­        Prépondérance de la petite production marchande et de la petite production capitaliste ;

­        Forte dépendance à  l’égard du capital étranger (à travers la fourniture des matières premières et des équipements de travail, la sous-traitance des marchés) et à l’égard de la bourgeoisie bureaucratique  (notamment à travers l’octroi des marchés administratifs et du crédit) ;

­        La  quasi-impossibilité de réaliser une accumulation conséquente de capital à cause des ponctions de valeur opérées par le secteur capitaliste moderne mais aussi à cause de l’impact de certaines survivances précapitalistes qui agissent non seulement au niveau des rapports de travail entre « patron » et « apprentis » mais aussi sur les méthodes de gestion et le mode d’utilisation des maigres revenus réalisés. La mentalité véritablement « capitaliste » a encor beaucoup de mal à s’affirmer dans le secteur ;

­        Forte concurrence interne non seulement entre l’artisanat local et les produits importés (avantagés par leur prix et leur qualité mais aussi par le snobisme des habitudes de consommation répandues par la bourgeoisie bureaucratique) mais aussi entre l’artisanat moderne et l’artisanat traditionnel (qui, dans les villes, est engagé dans un processus de la destruction inexorable, l’Etat n’ayant pour eux aucune politique de promotion ou même de sauvetage.)

 

64.         Cette situation est d’ailleurs très largement perçue par de vastes secteurs de l’artisanat sénégalais qui, soit à  travers leurs chambres de métiers, soit de manière individuelle, expriment de plus en plus leur mécontentement à l’égard de la politique de l’Etat. Conscient du danger, ce dernier tente de multiples façons de fourvoyer leurs aspirations : création d’un crédit artisanal (dont on a toutes les raisons de penser que, bien que positif dans son principe, il e fera pas mieux que la SONAGA dans le secteur commercial, en tout cas il risque de ne faire l’affaire que de « protégés » de la bourgeoisie bureaucratique) ; « noyautage » de l’Union des chambres de métiers pour les placer sous le contrôle de syndicalistes-affairistes au service du pouvoir.

 

65.         La création dualiste de la petite et moyenne  production artisanale pèse sur le comportement des artisans. Les méfaits de la politique économique et social qui pèsent lourdement sur leurs conditions d’existence et de travail les portent à rejeter de plus en plus ouvertement la politique de l’Etat néo-colonial. Mais en même temps ils sont enclins à la collaboration avec de dernier sur lequel ils comptent pour accéder aux   marchés administratifs (qui constituent les débouchés les plus importants et même si les retards de paiement de l’Etat expliquent les difficultés de bon nombre d’entreprises) ou pour accéder au crédit commercial. En tout état de cause la vraie solution des difficultés que connaît le secteur artisanal réside dans l’avènement d’une nouvelle politique économique et sociale qui, parce qu’elle aura libéré le pays des conditions qui entravent la promotion de l’entreprise nationale sénégalaise saura donner à l’artisanat toute l’aide nécessaire en prenant en compte son utilité économique, social, voire culturelle.

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