THESES DU CONGRES DE 1984 (III)

Theses 2e Congrès 84 .doc

PARTI DE L’INDEPENDANCE ET DU TRAVAIL

(P.I.T.-SENEGAL)

         

 

 

2ème CONGRES

DAKAR

28 – 30 septembre 1984

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1ère Partie

Thèses d’orientation et de programme

Du P.I.T.-Sénégal.

 

 

 

III.           Classe, couches sociales

et rapports de classe dans la société

sénégalaise contemporaine.

 

66.         Ce qui ressort de l’analyse sectorielle de l’économie sénégalaise, c’est que la société sénégalaise actuelle repose sur une structure de classe où le secteur capitaliste joue un rôle déterminant. Nous voulons dire par-là que les rapports sociaux de production et d’échange y fonctionnent de façon à assurer, sur des bases de plus en plus larges, le détournement d’une partie impayée du travail des masses laborieuses urbaines et rurales au profit de la minorité étrangère et nationale qui contrôle les principaux leviers économiques de la société.

 

67.         Le « socialisme africain », présenté par le régime UPS-PS comme une variante « démocratique » et « authentiquement national » du socialisme qui serait en cours d’édification dans notre pays, n’est donc qu’une grosse mystification qui vise les objectifs suivants : jeter le voile sur les mécanismes capitalistes d’oppression de notre peuple et d’exploitation de nos masses laborieuses, de tourner  les esprits des tâches concrètes de lutte que l’étape actuelle de notre histoire appelle, affaiblir les chances de la lutte pour le socialisme scientifique par la confusion et le doute, jetés sur son universalité, enfin récupérer le prestige réel de l’idéal socialiste et du socialisme réel au profit d’une politique de subordination toujours plus poussée à l’impérialisme, d’anticommunisme et d’antisoviétisme. Les autres variantes de socialisme proposées à notre peuple, qu’elles soient « travailliste » ou « communautaire », ne constituent pas à cet égard une véritable alternative socialiste, même si par ailleurs elles sont professées de bonne foi par des sénégalais dont les convictions patriotiques sont au-dessus de tout soupçon.

 

68.         Le mode de production capitaliste, qui détermine la structure économique de notre pays, comporte des traits spécifiques découlant du processus historique de sa formation qui s’est effectuée non pas au terme de l’évolution interne des formations précapitalistes mais à  partir de la « greffe » opérée sur ces formations par le capitalisme colonial. Les plus marquants de ces traits spécifiques sont :

 

69.         Son fonctionnement « extraverti. » Conçu et fonctionnant comme appendice du capital colonial puis néo-colonial, la tendance essentielle de son « développement », c’est le « développement du sous-développement » : en d’autres termes il fonctionne en aggravant notre dépendance à l’égard du système capitaliste mondial et, à l’intérieur du pays, en aggravant les déséquilibres structurels de notre économie en même temps qu’il entrave le progrès matériel et culturel ;

 

70.         Les rapports de production capitalistes, d’ailleurs encore immatures sous de nombreux aspects tout en restant nettement déterminant, coexistent avec des rapports patriarcaux de différente nature (et avec toutes les superstructures idéologiques et traits de mentalité correspondant à  ces rapports patriarcaux.) Ces rapports patriarcaux – communisme primitif, solidarité villageoise, rapports ethniques ou familiaux, rapports de castes, rapports de sexes ou de classes d’âge – ne sont pas de simples survivances «passives.» Particulièrement vivace dans les campagnes surtout mais aussi, à un moindre degré, au niveau des couches populaires urbaines, ils constituent des facteurs actifs de consolidation et de reproduction des rapports de production capitalistes. De ces rapports patriarcaux, le système colonial n’avait détruit que ceux qui étaient incompatibles avec ses objectifs ; le reste a été conservé puis « réanimé » aux phases successives de l’évolution politique et économique de notre pays pour servir au maintien et au renforcement des inégalités de classe ;

 

71.         Le type de production capitaliste moderne, qui est le plus dynamique et imprime sa logique à tous les autres, coexiste avec d’autres types de production dont la persistance traduit le retard du développement des forces productives : économie naturelle (cueillette, chasse, pêche artisanale, élevage primitif), petite production individuelle ou familiale (dominant dans les campagnes), production marchande simple. Le poids de ces types de production dans l’ensemble de l’économie urbaine et rurale explique la prééminence des rapports petit-bourgeois dans la structure sociale du pays.

 

72.         Dans le contexte de notre capitalisme néo-colonial, le secteur d’Etat, comme le secteur mixte, ont comme finalité dernière d’assurer une base d’accumulation et de reproduction de la bourgeoisie bureaucratique en tant que classe dirigeante, de consolider la base du pouvoir néo-colonial par l’intéressement de secteurs plus larges de la bourgeoisie, de préparer de meilleures conditions de développement et de rentabilité au capital privé, auquel se trouvent rétrocédés, au fur et à mesure, les secteurs économiques les plus intéressants une fois qu’on les a « viabilisés » aux frais de la collectivité nationale. Avec la politique actuelle de démantèlement du secteur d’Etat et de privatisation croissante de l’économie, en ville comme en campagne, le FMI, la Banque Mondiale et les autres organismes financiers internationaux de l’impérialisme tentent d’ouvrir une nouvelle phase au développement du capitalisme dans notre pays.

 

73.         La structure économique complexe de la société sénégalaise actuelle, le degré d’évolution des forces productives et des rapports de production capitaliste en son sein, la persistance des rapports patriarcaux et des formations idéologiques qu leur correspondent, déterminent la configuration des classes et couches sociales, leurs idéologies et leurs comportements politiques respectifs, leurs rapports réciproques.

Par rapport à l’état actuel de domination impérialiste, néo-colonial, ces classes et couches sociales peuvent être rangées en deux camps :

­        Les classes et couches sociales qui profitent de la domination néo-coloniale et la soutiennent ;

­        Les classes et couches sociales victimes de la domination néo-coloniale et qui la combattent ou ont intérêt à la combattre.

B. Les classes et couches sociale exploiteuses :

                   Base sociale du pouvoir néo-colonial.             

 

74.         Les classes et couches sociale qui profitent de la domination néo-coloniale et qui, pour cette raison, la soutiennent sont : la  bourgeoisie monopoliste étrangère à prédominance française (même si elle s’étoffe de plus en plus d’éléments originaires d’autres pays occidentaux), la bourgeoisie bureaucratique (avec les couches parasitaires gravitant autour de son pouvoir mais aussi les usuriers et les aristocraties traditionnelles et religieuses sur lesquelles elle s’appuie, moyennant divers avantage politico-économiques pour contrôler les couches populaires urbaines et rurales), la bourgeoisie compradore (en majorité libano-syrienne.)

 

1. La bourgeoisie monopoliste étrangère.

 

75.         Elle est la vraie maîtresse du pays par la haute main qu’elle a sur l’industrie, l’import-export, le système bancaire et financier, le secteur touristique moderne, le transit maritime. Elle draine l’essentiel de la plus-value, se subordonne les autres secteurs pro-impérialistes de la bourgeoisie, oriente l’activité politique et économique par l’intermédiaire de sa propre organisation « syndicale » de classe l’UNISYNDI ou de ses serviteurs placés aux postes stratégiques de l’appareil politico-administratif.

 

76.         Principale classe exploiteuse du pays, elle se sent forte de l’appui du pouvoir d’Etat totalement acquis à sa cause comme l’illustre la mobilisation quotidienne des « forces de l’ordre » dans les entreprises contre les ouvriers en lutte, mais aussi de la présence militaire française dont le maintien sur notre sol national n’a pas d’autre but que la protection des intérêts de cette classe et ceux de ses alliés.

 

77.         La bourgeoisie monopoliste étrangère est l’ennemi le plus dangereux et le plus déterminé de notre peuple dans sa lutte de libération nationale et sociale ; dans le bloc des classes exploiteuses, elle constitue la tête et l’épine dorsal où il faut porter les coups les plus forts, les plus décisifs, pour créer les conditions de la libération des masses laborieuses.

 

78.         Les difficultés actuelles rencontrées par Abdou DIOUF pour asseoir sa pleine autorité sur l’appareil du Parti au pouvoir et sur certaines sphères du personnel politico-administratif hérité de SENGHOR, créent, pour les intérêts monopolistes étrangers, des incertitudes qui  ont poussé cette classe à prendre directement en main la conduite effective des affaires du pays. D’abord, parce qu’elle se traduit par de fortes contradictions au sein du personnel politique de la bourgeoisie bureaucratique, contradictions, qui sur le fond de celles à peine larvées qui opposent Français et Américains, peuvent ouvrir une ère d’instabilité chronique au sommet de l’appareil d’Etat, une « ère de coups d’Etat. » Ensuite l’édifice actuellement échafaudé sur la base d’une forte concentration de pouvoir entre les mains d’un seul individu, le chef de l’Etat, surtout face au dynamisme actuel de l’opposition et au mécontentement toujours plus large découlant des orientations antisociales du pouvoir, est forcément fragile. Et c’est là que réside aujourd’hui la plus sérieuse menace sur l’évolution démocratique du pays : la tendance de plus en plus « bonapartiste » du pouvoir est en flagrante contradiction avec la nécessité de consolider les acquis démocratiques et de les étendre, pour permettre aux pays d’être le véritable maître de ses décisions et de son avenir.

 

2. La Bourgeoisie bureaucratique.

 

79.         C’est une classe parasitaire forgée artificiellement par l’impérialisme pour gérer les intérêts néo-coloniaux à  travers le contrôle de l’appareil d’Etat issu de l’«indépendance». Elle a su mettre à   profit cette présence au sommet de l’appareil d’Etat pour accumuler (par  la corruption et les pots de vin, le pillage et le détournement de richesses nationales ou de l’  « aide » internationale au monde rural, par diverses ponctions sur les revenus des travailleurs urbains et ruraux) et pour se reproduire en tant que classe (par la cooptation de nouveaux éléments issus de divers secteurs de la petite bourgeoisie ou de l’aristocratie traditionnelle et religieuse, mais aussi par une présence économique de plus en plus effective, dans les limites tolérées par le capital monopoliste étranger.)

 

80.         Le pouvoir néo-colonial exercé par cette classe à son profit, au profit de la bourgeoisie monopoliste étrangère et de toutes les classes et couches exploiteuses, ses mécanismes propres d’accumulation et de reproduction, constituent une véritable gangrène sur le corps politique et économique du pays. Enfin l’étroitesse de la base sociale de ce pouvoir qui tourne  résolument le dos aux intérêts les plus élémentaires de notre peuple et de notre pays, l’oblige à s’appuyer toujours plus fortement sur l’impérialisme pour pouvoir survivre, et à bafouer e permanence les droits démocratiques et sociaux du peuple. La bourgeoisie bureaucratique est le bras de l’impérialisme et du néo-colonialisme au Sénégal.

 

81.         Pour toutes ces raisons, la liquidation du pouvoir de la bourgeoisie bureaucratique est la condition indispensable, primordiale, de tout progrès significatif et durable vers l’indépendance nationale effective du pays, une véritable démocratie, la paix, le bien être social et culturel des masses populaires sénégalaises.

 

82.         En mettant judicieusement à profit les rapports de parenté, de caste, d’ethnie, de communauté villageoise, la présence des adultes sur les jeunes, des hommes sur les femmes des parents sur les enfants, mais aussi la religion, la bourgeoisie bureaucratique a réussi jusqu’ici, malgré sa politique antinationale, antisociale et antipopulaire, à s’assurer un certain contrôle sur les couches les plus gravement victimes de sa gestion. C’est là une conséquence du retard accusé par le développement des forces productives, et du poids de la persistance des rapports patriarcaux dans les consciences et les comportements de la grande masse des Sénégalais.

 

83.         Cette situation est entretenue par une politique culturelle qui, sous le couvert d’une démagogie nationaliste aux accents parfois outranciers, enferme l’écrasante majorité de la population dans l’analphabétisme, l’obscurantisme et la crétinisation favorable à perpétuation des mentalités et des comportements sociaux et politiques nécessaires à la consolidation de l’hégémonie idéologique et politique de la bourgeoisie bureaucratique.

 

84.         Dans ce cadre, cette classe détient des relais efficaces à travers les représentants de l’aristocratie traditionnelle (dans les campagnes surtout) mais aussi à travers l’aristocratie religieuse dont l’influence, compte tenu du poids de la religion au Sénégal, n’épargne aucune classe ou couche sociale. Ces forces constituent les soutiens les plus solides du Parti de la bourgeoisie bureaucratique, le P  « S », au niveau des couches populaires. Le soutien qu’elles apportent à sa politique progressivement perçue par les masses comme les causes de leurs difficultés, porte en germe le divorce entre ces forces et les couches populaires qu’elles influencent.

 

85.         Concernant l’aristocratie religieuse en particulier, on peut noter également une autre tendance particulièrement importante au regard de la lutte des classes. Sur la base de l’accumulation réalisée à partir de l’exploitation « idéologique » des fidèles (par le travail gratuit et les diverses donations ») mais aussi grâce aux diverses avantages, qui leur sont consentis par le régime moyennant leur appui, certaines sphères notamment s’impliquent de plus en plus dans l’activité économique moderne (industrie, commerce, immobilier) et participent de plus en plus directement à l’extorsion de la plus-value. Ces sphères auront donc de plus en plus tendance à se déterminer par rapport à  cette donné, ce qui ira objectivement dans le sens de la clarification des contours et des comportements de classe.

 

86.         Cependant cette évolution n’est pas encore le cas de toute la couche maraboutique. D’autre  part malgré la tendance à l’embourgeoisement que nous venons de signaler, l’influence de l’aristocratie religieuse sur les masses reste, et restera probablement pendant longtemps, un élément fondamental de notre réalité sociale à prendre  rigoureusement en considération. La liquidation de cette influence se fera au rythme du progrès des forces productives et des rapports de production, de la maturation de la lutte des classes, de l’évolution des consciences, du processus de dépérissement des rapports sociaux et idéologiques  patriarcaux. C’est pourquoi l’antimaraboutisme et la « guerre idéologique » contre la religion, dans lesquels certains prétendus « marxistes » veulent fourvoyer le mouvement populaire, nous semblent tellement en désaccord avec les impératifs les plus élémentaires de notre lutte à l’étape actuelle, que nous ne pouvons manquer d’y voir de grossières provocations téléguidées par les ennemis de notre peuple pour désorienter l’action des forces révolutionnaires conséquentes et les isoler des grandes masses du pays. Même si une minorité influente tente de détourner le sens de l’engagement religieux des masses populaires vers des objectifs politiques et sociaux contraires à leurs intérêts bien compris, notre Parti considère que la contradiction principale ne saurait, aujourd’hui, être située entre ceux qui croient et ceux qui ne croient pas mais bien encore l’impérialisme et notre peuple dans la diversité de ses options idéologiques et confessionnelles.

 

87.         Nous devons, à ce niveau, rappeler clairement les fondements de notre attitude à l’égard de la religion. Il ne s’agit nullement d’une attitude tacticienne. Le respect que nous vouons aux convictions religieuses de l’écrasante majorité de nos concitoyens, musulmans et chrétiens, tient d’abord à ce que la religion s’est affirmée comme une dimension vivante du patrimoine culturel de notre peuple qui imprègne profondément sa conscience, son comportement et sa personnalité tout entière. Ce respect tient aussi au fait que la religion a déjà fourni à notre peuple de grandes figures de son histoire dont il peut légitimement être fier. Notre attitude à l’égard de la religion découle enfin logiquement des principes même dont nous nous réclamons. Notre Parti n’a nullement qualité pour trancher la question de savoir si le paradis existe ou non dans le ciel, son rôle et sa vocation essentielle, c’est d’organiser toutes les couches opprimées et exploitées de notre société, quelles que soient leurs convictions philosophiques ou religieuses présentes, pour lutter contre l’enfer néo-colonial qu’ils vivent  quotidiennement ici bas. Tous ceux qui subissent cet enfer, qu’ils croient ou qu’ils ne croient pas, on les mêmes raisons de lutter pour y mettre un terme et c’est la seule chose qui compte pour notre Parti. D’autre part, notre attitude est tout à fait conforme à nos convictions démocratiques : nous reconnaissons à chaque Sénégalais le droit d’avoir des convictions religieuses ou de ne pas en avoir du tout, sans avoir à subir un quelconque préjudice de la part de l’Etat  ou de la société, tant qu’il respecte les lois en vigueur. C’est pourquoi, tout en étant partisans de la laïcité de l’Etat et adversaire résolus de toute tentative de subordonner ce dernier aux visées hégémonistes de telle ou telle  religion, nous considérons comme nécessaire et justifié que l’Etat démocratique populaire pour lequel nous luttons, non seulement garantisse la liberté de conscience mais aussi qu’il puisse même, dans le respect de leur indépendance, apporter son aide multiforme aux collectivités religieuses.

 

3. La bourgeoisie compradore.

 

88.         Majoritairement d’origine libano-syrienne, elle a été introduite avec le colonialisme français auquel elle servait opportunément de relais notamment vers l’intérieur du pays. Elle a prospéré, pour l’essentiel, à la faveur de la collecte et de la vente de l’arachide dans les campagnes, de la distribution des produits manufacturés, du transport et des pratiques usuraires qu’elle a acclimatées et développées à une large échelle dans le pays. Si les mesures de coopération prises par le premier gouvernement on ruiné beaucoup d’entre eux, certain ont réussi  se maintenir voire à consolider leurs positions en s’introduisant, avec la complicité de la bourgeoisie bureaucratique acquise par la corruption et les pots-de-vin, dans les secteurs clés de l’économie où ils prospèrent à l’ombre de la bourgeoisie  monopoliste étrangère. La bourgeoisie compradore est vitalement liée au capital étranger et au pouvoir néo-colonial. Elle constitue un ennemi aussi dangereux que la bourgeoisie monopoliste étrangère. Sous cette raison, elles doivent être vigoureusement combattues ensemble.

 

89.         La bourgeoisie monopoliste étrangère, la bourgeoisie bureaucratique (avec les couches parasitaires gravitant autour d’elle) et la bourgeoisie libano-syrienne constitue les forces sociales exploiteuses, celles qui,  des degrés divers mais conjointement profitent de la domination impérialiste et du pouvoir néo-colonial. A l’étape actuelle de notre lutte, c’est exclusivement contre ces classes et couches sociales que les forces anti-impérialistes doivent diriger leur lutte.

 

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