LE PRESIDENTIALISME A ATTEINT SES LIMITES SOCIALES AU SENEGAL.

LE LIMOGEAGE DU PREMIER MINISTRE ET  LES TENTATIVES  DE JUSTIFIER UN RETOUR AU REGIME PRESIDENTIEL

Le Sénégal a connu un régime Présidentiel,  de 1963 à 1970, période qui est restée dans notre histoire comme une  période régression de nos acquis démocratiques. Elle a été  désignée pour cela, comme  des "années de plomb" !

 C'est grâce à la lutte obstinée de patriotes et démocrates sénégalais, au prix de lourds sacrifices, que Senghor fut obligé de « déconcentrer » le Pouvoir du Président de la République,  en nommant un Premier Ministre,  pour instaurer  ainsi une nouvelle ère de "régime Présidentiel déconcentré" qui devait accompagner « l’ouverture démocratique" que lui imposaient les rapports de force dans le pays.

 Ce nouveau régime n'a connu qu'un seul Premier Ministre de 1970 à 1980.

 Il a fallu passer par les massacres de "Centenaire"  de 1964, et les évènements de 1968 et 1969, pour  en arriver là.

C'est aussi la période des plus grandes avancées démocratiques depuis l'Indépendance.

En effet, c'est sous  ce régime, de 1980 à 1983,  que le peuple sénégalais a engrangé la consécration définitive de ses conquêtes démocratiques (multipartisme intégral, pluralisme syndical, liberté d'expression, de réunion publique et de Presse).

 Cette liberté conquise par le peuple fut menacée  dès le début,  par les Programmes d'Ajustement Structurel, dont la mise en œuvre ne pouvait pas s'accommoder avec les libertés syndicales et les droits à la manifestation publique.

D'où le retour au régime Présidentiel qui recentre tous les pouvoirs et la gestion de l'Administration entre mains du Président de la République.

Cette régression institutionnelle fut accompagnée de graves entraves à l'exercice des droits démocratiques du peuple, connue dans notre histoire comme  les "années de braise".

Cette période a duré de 1983 à 1991,  pour prendre fin avec le retour au régime Présidentiel déconcentré,  accompagné d'une pause dans « l’exécution »  des Programmes d'Ajustement structurel.

Il a fallu, durant ces "années de braise ",  une lutte acharnée du peuple,  pour faire respecter ses droits démocratiques et sa souveraineté confisquée par les Institutions de Bretton Woods, à travers les Programmes d'Ajustement structurel, pour obliger le pouvoir à cette évolution progressiste.

Cette évolution était comme une arête à travers la gorge des Institutions de Bretton Woods, illustrée par le titre du livre de l'Economiste en Chef de la Banque mondiale à l'époque : "SENEGAL: AJUSTEMENT "AJOURNE", publiè en1992.

Il a fallu passer par les évènements  de 1988 et 1989,  pour encore  en arriver là. 

C'est avec ce retour au régime Présidentiel déconcentré que notre  peuple  est parvenu à consolider ses acquis démocratiques avec l'adoption du " Code électoral consensuel » de 1992 , du » droit à la candidature libre aux élections présidentielle et législative », et à « l'institution d'une commission indépendante de contrôle des élections » ( ONEL , puis CENA) , qui ont créé les conditions qui ont permis deux alternances démocratiques au Sénégal, en 2000, et 2012.

 Mais, c'est  sous Wade, que ce régime a atteint ses limites sociales dans le Cadre de sa Constitution de 2001, qui a instauré  un "Despotisme éclairé", afin de parachever ce qui restait des programmes d'ajustement (la privatisation de la SONACOS,  la dissolution de la SONGRAINES pour libéraliser la collecte des arachides,  la vente au comptant des intrants pour les productions d'arachide  et de mil,  la vente au comptant du matériel agricole,  la privatisation de la SODEFITEX, du  Transport ferroviaire, et des ICS,  la privatisation de  la terre au profit de l' Agro-business, l'autorisation de renouvèlent indéfini des Contrats de Travail à durée déterminée, et l'institution de la Retraite par Capitalisation" à la place de la « Retraite par Répartition » qui est en vigueur, pour mettre fin à l’ « Autonomie  de gestion de l’IPRES » et à sa " Cogestion tripartite entre l'Etat, le Patronat, et les Syndicats des Travailleurs).

Douze ans durant de tentatives de briser les acquis démocratiques, économiques et sociaux de notre  peuple  sous la férule de son "Despotisme éclairé"  se sont traduites par une instabilité institutionnelle et une crise économique et sociale jamais égalées, avec six (6) Premiers Ministres.

Manifestement, cela illustre que le régime Présidentiel déconcentré ne peut pas s'accommoder, au Sénégal, avec les Programmes d'Ajustement structurel, compte tenu du degré qui y est  atteint par le processus de démocratisation des Institutions de la République, et de la vie publique.

C’est à ce constat qu’étaient arrivées les «  Assises nationales du Sénégal » en 2008, et qui justifiait , dans ses Conclusions,  ses propositions de réforme des Institutions et des politiques économique, sociale et culturelle, qui ont été largement reprises dans les recommandations de la Commission Nationale de Réforme des Institutions (CNRI), instituée par le Président Macky Sall.

Mais, les nouvelles contraintes d’Ajustement structurel que nous imposent les Institutions de Bretton Woods,  dans le cadre du «  Programme du Sénégal Emergent » (PSE), militent  pour un retour au régime Présidentiel, en prenant le contrepied des recommandations de la CNRI de mettre fin définitivement  aux séquelles  d’un tel régime qui plombent encore le fonctionnement de nos Institutions  dans  le respect des libertés démocratiques et citoyennes acquises par notre peuple.

Ce  projet de régression institutionnelle foncièrement  anti démocratique, et anti social, a été, dès le retour du « Groupe Consultatif »  de Paris sur le PSE, agité dans le cadre de la bataille feutrée menée contre le Premier Ministre par des cercles tapis à la Présidence. 

Cette nouvelle crise au sein de l’Exécutif montre, de nouveau, que le régime présidentiel déconcentré  a atteint ses limites sociales, puisqu’il est  tiraillé  entre les exigences de souveraineté nationale  et  de démocratie de notre peuple, et les diktats des Institutions de Bretton Woods, qui veulent, sous couvert leadership  fort du Président, un interlocuteur  sans état d’âme à sous leurs ordres.

C’est ainsi que,   se sachant sacrifiée dès le Conseil des Ministres décentralisé à Kédougou par un Président  de la République qui traite  ses Ministres «  d’incompétents » en sa présence, Madame le Premier Ministre a vu dans les élections,  un moyen de « vendre chère sa peau ».

Elle a ainsi osé défier le très populaire Maire sortant de la Commune de Grand Yoff et de la Ville de Dakar, mais aussi entraver les ambitions du Frère de la Première Dame dans sa propre localité.  

Elle a, à cet effet, résisté à toutes les  pressions pour la faire renoncer à sa candidature,  y compris à  celles du Chef de l’Etat,  qui menaçait de sanctionner les perdants dans leurs localités.

Elle avait bien conscience qu’elle devrait partir après les Locales, et devrait donc se faire une base politique qui ferait d’elle,  une personnalité politique avec laquelle, il sera difficile pour le Chef de l’Etat de ne pas compter.

Au finish, elle a perdu les élections et son poste de Premier Ministre, mais elle s’est fait une base politique solide dans sa localité.

Son refus de démissionner  a mis  ainsi le Chef de l’Etat dans une situation politique difficile, pour s’être séparé de son Premier dix (10) mois seulement  après l’avoir nommée, sans aucune raison objective, si ce n’est en vertu de  son pouvoir qui lui permet de justifier ses actes par «  tel est  mon bon vouloir » !

En effet, il lui serait malaisé de justifier ce limogeage par la défaite de Madame le Premier Ministre, puisque c’est lui-même qui avait  considéré publiquement,  les Locales comme «des Primaires » pour  sa formation politique.

 L’on n’a jamais vu une Direction politique,  sanctionner les perdants de « Primaires » qu’elle a organisées.

Au contraire, que ce soit  la Direction du  Parti Démocratique  aux USA, ou celle  des Socialistes, en France,  aucune  n’a jamais ménagé d’efforts pour que  les « perdants »  ne se sentent pas « exclus », ne serait ce que pour éviter d’affaiblir leurs Partis.

Toutes  ces considérations devraient pouvoir éclairer les tenants et les aboutissants des propositions récurrentes  de retour au régime présidentiel.

Notre pays pourra t-il éviter d’être déstabilisé  par ces tentatives d’une nouvelle régression institutionnelle,  après s’ y être victorieusement opposé sous Wade ?

Le limogeage du Premier Ministre ne devrait  donc pas être un prétexte  pour un retour au régime présidentiel, ou  être une occasion de reporter aux calendes grecques, les propositions de la  CNRI qui enlèvent au régime présidentiel  déconcentré, toutes les tares du Présidentialisme qui lui ont fait atteindre, au Sénégal d’aujourd’hui, ses limites sociales.

Ibrahima SENE

PIT/SENEGAL

Dakar le 6 juillet 2014

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